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INTERVIEWS - DÉCIDEURS

Thierry Chassagne (Warner Music France)

Thierry Chassagne (Warner Music France) Aidé par l'énorme carton de Seal en fin d'année, Warner a tiré son épingle du jeu en fin d'année, parvenant à optimiser sa part de marché et son chiffre d'affaires. Son parton revient sur la situation de la plus petite major française, mais aussi sur l'actualité du métier.



L'examen du projet de loi Création et internet est au centre de l'actualité de la filière. Avez-vous estimé les retombées qu'occasionnerait le mécanisme de riposte graduée ?

Pour commencer, on peut s'attendre à ce que 70 % des gens qui téléchargent illégalement arrêtent de le faire au premier avertissement, comme c'est le cas dans les pays où des systèmes similaires ont été mis en place. Après, savoir si cela aura un impact sur la consommation, personne ne peut le savoir tant qu'on a pas testé. Toutefois, on peut estimer qu'entre 30 et 40 % de ceux qui téléchargeaient gratuitement se reporteront sur les offres légales.

Quel est votre sentiment après la première période d'examen du texte à l'Assemblée, un peu mouvementée ?
Cela me fait penser au débat sur les radars : ce n'était pas très populaires en France et pourtant, c'est passé. Aujourd'hui, ce n'est pas uniquement les maisons de disques qui attendent cette loi, c'est l'ensemble des ayants droits et les artistes en premier lieu. Alors quand on voit des artistes, certes, peu nombreux, s'élever contre elle, c'est qu'il s'agit soit d'artistes en fin de carrière, qui ont bénéficié à un moment du système, et qui font donc preuve d'hypocrisie, soit d'artistes qui n'intéressent pas les professionnels. Pour ces derniers, pas de problème, qu'ils mettent leurs morceaux en accès libre, personne ne veut les en empêcher. Enfin, je tiens à dire que je trouve très choquant de voir le parti socialiste, traditionnel soutien aux créateurs, se montrer défavorable au projet de loi. Tout cela pour des raisons populistes, électoralistes, et sans rien avoir à proposer de mieux.

Votre actualité, c'est l'énorme succès de Seal en France, dont l'album Soul atteint les 820 000 exemplaires depuis sa sortie en novembre. Comment l'expliquez-vous ?
Je pense que le terrain était prêt. Nous savions que le répertoire soul correspondait bien au public français. Par ailleurs, nous étions en plein dans l'année Obama, pour lequel le single A Change Is Gonna Come symbolisait l'engouement. Et puis il y a Seal, un artiste exceptionnel déjà connu pour plusieurs tubes, et un producteur tout aussi exceptionnel, David Foster. Tout s'est également joué sur le timing parfait entre le dispositif de lancement et la disponibilité de l'artiste, qui est venu souvent et a parfaitement rempli son job, comme on a pu le voir à la Star Academy. Enfin, tout le monde, des médias à la distribution, était totalement convaincu par le projet et son potentiel.

Est-ce rassurant de voir que l'on peut encore vendre autant d'album en à peine six mois ?
Vous savez, on a quand même vendu deux millions d'albums en deux ans avec Christophe Maé. La performance est surtout exceptionnelle parce qu'il s'agit d'un artiste international. C'est assez rare. Et en même temps, quand on se penche sur le cas d'Amy Winehouse ou de Duffy, qui sont également dans un registre soul, on voit que c'est un genre qui correspond aux attentes du public français. Dans notre cas, on avait un artiste et un répertoire connus, ce qui est plus facilement identifiable pour le public.

Ce succès, conjugué à ceux de Christophe Maé, Johnny Hallyday et Grégoire (pour le versant distribution), vous a permis de prendre des parts de marché à vos concurrents en fin d'année...
Nous avions déjà quatre albums dans les dix meilleures ventes en 2007. En revanche, l'an dernier, nous avions des albums pour un très large public : de Kenza Farrah à Serge Lama en passant par Seal, Jason Mraz ou bien Thomas Fersen. Il y avait une vraie diversité de projets. Dans cette période des fêtes, où la consommation augmente, il faut disposer du répertoire le plus large possible. Warner a toujours eu un répertoire international large. Ce qui a fait la différence cette année, c'était la largeur de l'offre en local. Cela s'est traduit par une augmentation de notre part de marché de 4 points. Ce qui est tout de même important. La stratégie mise en place il y a cinq ans, qui s'est notamment traduite par un triplement des budgets de production, commence à payer.

Ce gain de part de marché s'est-il traduit dans votre chiffre d'affaires ?
En 2008, Warner Music France est la seule major à avoir progressé en valeur absolue. Nous sommes très heureux d'avoir pris des parts de marché, car cela assure une certaine stabilité à l'entreprise. Warner Music est constituée d'une petite équipe de 134 personnes, soit le plus petit staff des majors en France. Enfin, nos diversifications, qu'il s'agisse du merchandising, de la scène ou de l'endorsement, fonctionnent bien : l'ensemble de ces activités représentent aujourd'hui un tiers de notre profit.

Ce sont des chiffres conformes à vos objectifs ?
C'est même supérieur à nos objectifs. Le pari s'est révélé gagnant, alors que nous avons été énormément critiqué à l'époque. Pourtant, aujourd'hui, je vois beaucoup de concurrents adopter la même stratégie, y compris chez les indépendants.

Quels sont les changements structurels à attendre chez Warner Music ?

Nous avons constaté une stagnation, voire une baisse des ventes, dans les musiques urbaines pures ces derniers temps. En conséquence, nous allons intégrer chez Up Music, notre label dédié, une dimension urbaine pop. Nous venons par exemple de signer Tigane, qui possède une culture black music, mais qui a vécu en France, fait la Nouvelle star, et a intégré une vraie dimension pop. Son album paraît fin mai. Nous avons également signé une jeune artiste qui se nomme Inna Modja. Enfin, dans un style plus urbain, nous fêterons les 10 ans de Bisso Na Bisso avec un album au mois de juin. Mais clairement, nous ferons moins de signatures hip-hop. C'est un genre très piraté alors que le marketing pour ce type de projets est assez onéreux.

Le contrat de Johnny Hallyday est-il rentabilisé aujourd'hui ?
Vous savez, son contrat était cher mais cela me coûte beaucoup plus cher de signer des artistes en développement pour lesquels je ne recoupe pas les avances consenties. Aujourd'hui, son contrat est rentabilisé. Son album de blues a dépassé les 700 000 exemplaires et son dernier a presque atteint les 600 000 unités.

Quels sont les projets à venir sur le répertoire local ?
Nous sortons l'album de la nouvelle comédie musicale de Dove Attia et Albert Cohen, Mozart, un projet excitant et attendu. Il y aura également Sliimy, qui fait parler de lui en France mais aussi beaucoup à l'étranger. Nous avons également le nouvel album d'Emmanuel Moire, qui revient avec un album de qualité radicalement différent du premier. Enfin, nous avons signé Amaury Vassili, jeune ténor de 19 ans, dont le démarrage des ventes est très prometteur.

Et à l'international ?

D'abord, nous allons continuer de travailler l'album de Jason Mraz, We sing we dance we steal things, qui atteint les 200 000 exemplaires. Nous venons également de lancer Alesha Dixon, dont le premier single est entré n°2 du Top. Il y aura également le nouveau Green Day, au mois de mai, qui sera un gros morceau. Sans oublier Flo Rida, qui a atteint la première place de l'airplay et d'iTunes, et qui est partie pour cartonner. Enfin, on aura une série d'artistes en développement, comme Alain Clark, ou bien encore Little Boots, qui est une sorte de petite Kylie Minogue croisée avec Lady Gaga. Sans oublier Laura Izibor, en qui je crois très fort.

Recueilli par Romain Berrod et Maud Philippe-Bert


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