INTERVIEWS - DÉCIDEURS
Passée de l'écologie au développement de l'économie numérique en début d'année, Nathalie Kosciusko-Morizet s'est rapidement saisie des dossiers relatifs à l'industrie musicale. Elle nous livre sa vision des changements en cours et de la manière de les négocier.
M.I. : Les changements de paradigme introduits par la révolution numérique ne remettent-ils pas en cause, selon vous, tous les oligopoles en place hérités de la société industrielle, tels celui des majors du disque dans l'industrie musicale ?
Nathalie Kosciusko-Morizet : Ce qui est certain, c'est que nous sommes en pleine transformation. Bruno Patino en parlait très bien, récemment, lors de l'université d'été du Medef [...]. Il évoquait la révolution de l'imprimerie, du temps de Gutenberg, et la façon dont la chaîne de valeur et les positions de puissance des uns et des autres avaient été modifiées. [...] Je crois que c'est ce que nous vivons en ce moment. Nous sommes dans une période de transformation profonde. Cela ne veut pas dire que la chaîne de valeur est brisée et qu'il n'y aura plus de production d'oeuvres culturelles. Mais le profit et la rentabilité se déplacent. L'industrie musicale ne va pas disparaître, mais son périmètre va se redéfinir. [...] Nous devons accompagner ces transformations de manière à retrouver un nouvel équilibre. Elles ne se font pas spontanément pour le meilleur. Elles ne sont pas porteuses de valeurs morales en elles-mêmes. C'est à nous de faire en sorte qu'elles soient bénéfiques. Et il nous faudra être attentif au risque que se constituent de nouveaux oligopoles, qui seraient le fruit d'un rapprochement entre les géants des contenus et les géants des télécoms et du logiciel. Evidemment, la constitution de ces nouveaux oligopoles est quelque chose que nous ne recherchons pas.
M.I. : Avec la mission Création et internet, l'Etat est encore une fois appelé à la rescousse par les industries culturelles. Est-ce à lui de définir les nouveaux modèles économiques de demain ?
N. K.-M. : L'Etat a vocation à débloquer la situation. Ce qui ne veut pas dire que nous allons tout réguler à la place des acteurs légitimes. Mais nous sommes forcés de constater qu'il demeure des situations de blocage. Même avec la loi Hadopi, rien n'est encore acquis. Hadopi n'est que le début d'une histoire. Ce n'est pas parce que nous sommes sortis du débat sur cette loi que nous avons trouvé un nouvel équilibre. L'important, c'est ce qui va se mettre en place par la suite. C'est dans cet esprit que j'ai conçu le cycle de consultations « Internet pour la création musicale » que j'ai lancé et je suis contente que l'on se rejoigne là-dessus avec le ministère de la Culture.
M.I. : Justement, que ressort-il de ce cycle de consultations ?
N. K.-M. : D'abord, il nous faut sortir de cette idée qu'il y aurait une équation fatale selon laquelle internet égale gratuité. Malgré tout, on observe une progression croissante, depuis quelques années, de la consommation payante de musique en ligne. Les problèmes ne sont pas résolus pour autant, car en parallèle, le nombre de fichiers échangés illégalement a continué à progresser. Aussi peut-on penser que la limitation du téléchargement illégal, qui est l'objectif d'Hadopi, aura un impact positif, même si cela ne suffira pas à rétribuer tous les acteurs de la filière. Il y a quelque chose qui m'a frappée, et qui traverse tous les constats que l'on a fait au travers de ce cycle de réflexion, c'est qu'aucun des acteurs concernés ne bénéficie de l'état actuel des choses. Nous ne sommes pas dans un système dans lequel il y aurait des gagnants d'un côté et des perdants de l'autre. Tout le monde est bousculé : artistes, producteurs, sociétés de gestion des droits, distributeurs. Quant aux fournisseurs d'accès, c'est un peu une tarte à la crème de dire que le transfert de valeur s'est effectué vers eux. Les services offerts par internet sont tellement divers qu'il est impossible de chiffrer la part des recettes qui pourrait provenir de l'accès à la musique. Par ailleurs, un FAI vend de l'accès et non du mégabit. L'accès à la musique a pu être pour eux un argument commercial, mais depuis longtemps, ils ne sont plus rémnérés au nombre de kilobits téléchargés. Il n'y a pas de proportionnalité entre ce qu'ils gagnent et l'activité des internautes sur les réseaux P2P.
M.I. : Le P2P a aussi créé de la valeur, dans la mesure où il a favorisé le développement d'usages sur lesquels va reposer le développement des modèles économiques de demain. Ne pouvait-on pas trouver des mécanismes de compensation de ces usages, comme on l'a fait avec la copie privée dans les années 80 ?
N. K.-M. : Le P2P est au coeur de l'architecture d'internet. Il est devenu une technologie de rupture parce qu'elle a été adoptée massivement, pour des usages auxquels elle n'était pas forcément destinée, ce qui est souvent le cas dans le numérique. Ce qui en a fait un problème, c'est qu'au moment où elle s'est développée, le disque n'était pas encore présent dans le monde numérique. On a cherché un moyen d'échanger de la musique sur internet et ce fut le P2P. La plupart des nouveaux usages qui se sont développés sur internet ont créé de la valeur. Ce n'est pas une fatalité du numérique et d'Internet que les nouveaux usages détruisent de la valeur, [même s']ils ne sont pas toujours faciles à monétiser. En ce qui concerne les solutions au problème du P2P, il y a évidemment quelque chose à faire du côté de l'offre légale. Nous nous rejoignons désormais sur ce point avec le ministère de la Culture. C'est présent dans la mission confiée à Patrick Zelnick, ce qui est une bonne chose. Nous partageons également aujourd'hui l'idée que l'offre légale n'est pas encore au niveau des attentes des internautes, ni d'ailleurs de nombreux d'artistes, et il faut construire là-dessus.
M.I. : Quelles sont les solutions qui se dégagent aujourd'hui ?
N. K.-M. : Pour moi, il n'y aura pas de solution miracle. [...] La réponse est plutôt dans un bouquet de modèles qui pourrait s'articuler autour de trois axes : le payant légal ; le gratuit légal ; et la monétisation de l'échange de fichiers. Je ne crois pas que l'on puisse se limiter à ce dernier axe, avec toutes les propositions qui tournent autour de l'idée de licence globale et qui partent du principe que les habitudes de téléchargement illégal ne sont pas réversibles. Il faut également chercher des solutions du côté du payant et du gratuit légal, qui doivent permettre d'apporter l'essentiel du financement de la filière. Ma conviction est que c'est dans la variété des modèles que nous réussirons à capter toute la valeur autour de la musique, afin de faire vivre toute la filière. Il peut s'agir de mieux mettre en valeur les contenus, d'en faciliter la recherche, de développer l'interactivité entre les mélomanes, d'améliorer la prescription autour de la musique, ou encore de créer des liens entre l'achat de musique et le spectacle vivant, qui doit être beaucoup mieux intégré au modèle économique de la musique sur Internet. Naturellement, il me paraît également essentiel d'offrir le choix entre un mode de consommation à l'acte et par abonnement, tout cela se structurant autour de deux axes : des offres de flux plutôt gratuites et des offres de services à valeur ajoutée plutôt payantes. Pour que ces pistes puissent aboutir rapidement, nous devrons aussi aider et encourager les distributeurs et les agrégateurs de contenus qui proposent des solutions innovantes afin de rendre l'offre musicale plus attractive encore.
Recueilli par Philippe Astor
Nathalie Kosciusko-Morizet (secrétaire d'Etat à l'économie numérique)
M.I. : Les changements de paradigme introduits par la révolution numérique ne remettent-ils pas en cause, selon vous, tous les oligopoles en place hérités de la société industrielle, tels celui des majors du disque dans l'industrie musicale ?
Nathalie Kosciusko-Morizet : Ce qui est certain, c'est que nous sommes en pleine transformation. Bruno Patino en parlait très bien, récemment, lors de l'université d'été du Medef [...]. Il évoquait la révolution de l'imprimerie, du temps de Gutenberg, et la façon dont la chaîne de valeur et les positions de puissance des uns et des autres avaient été modifiées. [...] Je crois que c'est ce que nous vivons en ce moment. Nous sommes dans une période de transformation profonde. Cela ne veut pas dire que la chaîne de valeur est brisée et qu'il n'y aura plus de production d'oeuvres culturelles. Mais le profit et la rentabilité se déplacent. L'industrie musicale ne va pas disparaître, mais son périmètre va se redéfinir. [...] Nous devons accompagner ces transformations de manière à retrouver un nouvel équilibre. Elles ne se font pas spontanément pour le meilleur. Elles ne sont pas porteuses de valeurs morales en elles-mêmes. C'est à nous de faire en sorte qu'elles soient bénéfiques. Et il nous faudra être attentif au risque que se constituent de nouveaux oligopoles, qui seraient le fruit d'un rapprochement entre les géants des contenus et les géants des télécoms et du logiciel. Evidemment, la constitution de ces nouveaux oligopoles est quelque chose que nous ne recherchons pas.
M.I. : Avec la mission Création et internet, l'Etat est encore une fois appelé à la rescousse par les industries culturelles. Est-ce à lui de définir les nouveaux modèles économiques de demain ?
N. K.-M. : L'Etat a vocation à débloquer la situation. Ce qui ne veut pas dire que nous allons tout réguler à la place des acteurs légitimes. Mais nous sommes forcés de constater qu'il demeure des situations de blocage. Même avec la loi Hadopi, rien n'est encore acquis. Hadopi n'est que le début d'une histoire. Ce n'est pas parce que nous sommes sortis du débat sur cette loi que nous avons trouvé un nouvel équilibre. L'important, c'est ce qui va se mettre en place par la suite. C'est dans cet esprit que j'ai conçu le cycle de consultations « Internet pour la création musicale » que j'ai lancé et je suis contente que l'on se rejoigne là-dessus avec le ministère de la Culture.
M.I. : Justement, que ressort-il de ce cycle de consultations ?
N. K.-M. : D'abord, il nous faut sortir de cette idée qu'il y aurait une équation fatale selon laquelle internet égale gratuité. Malgré tout, on observe une progression croissante, depuis quelques années, de la consommation payante de musique en ligne. Les problèmes ne sont pas résolus pour autant, car en parallèle, le nombre de fichiers échangés illégalement a continué à progresser. Aussi peut-on penser que la limitation du téléchargement illégal, qui est l'objectif d'Hadopi, aura un impact positif, même si cela ne suffira pas à rétribuer tous les acteurs de la filière. Il y a quelque chose qui m'a frappée, et qui traverse tous les constats que l'on a fait au travers de ce cycle de réflexion, c'est qu'aucun des acteurs concernés ne bénéficie de l'état actuel des choses. Nous ne sommes pas dans un système dans lequel il y aurait des gagnants d'un côté et des perdants de l'autre. Tout le monde est bousculé : artistes, producteurs, sociétés de gestion des droits, distributeurs. Quant aux fournisseurs d'accès, c'est un peu une tarte à la crème de dire que le transfert de valeur s'est effectué vers eux. Les services offerts par internet sont tellement divers qu'il est impossible de chiffrer la part des recettes qui pourrait provenir de l'accès à la musique. Par ailleurs, un FAI vend de l'accès et non du mégabit. L'accès à la musique a pu être pour eux un argument commercial, mais depuis longtemps, ils ne sont plus rémnérés au nombre de kilobits téléchargés. Il n'y a pas de proportionnalité entre ce qu'ils gagnent et l'activité des internautes sur les réseaux P2P.
M.I. : Le P2P a aussi créé de la valeur, dans la mesure où il a favorisé le développement d'usages sur lesquels va reposer le développement des modèles économiques de demain. Ne pouvait-on pas trouver des mécanismes de compensation de ces usages, comme on l'a fait avec la copie privée dans les années 80 ?
N. K.-M. : Le P2P est au coeur de l'architecture d'internet. Il est devenu une technologie de rupture parce qu'elle a été adoptée massivement, pour des usages auxquels elle n'était pas forcément destinée, ce qui est souvent le cas dans le numérique. Ce qui en a fait un problème, c'est qu'au moment où elle s'est développée, le disque n'était pas encore présent dans le monde numérique. On a cherché un moyen d'échanger de la musique sur internet et ce fut le P2P. La plupart des nouveaux usages qui se sont développés sur internet ont créé de la valeur. Ce n'est pas une fatalité du numérique et d'Internet que les nouveaux usages détruisent de la valeur, [même s']ils ne sont pas toujours faciles à monétiser. En ce qui concerne les solutions au problème du P2P, il y a évidemment quelque chose à faire du côté de l'offre légale. Nous nous rejoignons désormais sur ce point avec le ministère de la Culture. C'est présent dans la mission confiée à Patrick Zelnick, ce qui est une bonne chose. Nous partageons également aujourd'hui l'idée que l'offre légale n'est pas encore au niveau des attentes des internautes, ni d'ailleurs de nombreux d'artistes, et il faut construire là-dessus.
M.I. : Quelles sont les solutions qui se dégagent aujourd'hui ?
N. K.-M. : Pour moi, il n'y aura pas de solution miracle. [...] La réponse est plutôt dans un bouquet de modèles qui pourrait s'articuler autour de trois axes : le payant légal ; le gratuit légal ; et la monétisation de l'échange de fichiers. Je ne crois pas que l'on puisse se limiter à ce dernier axe, avec toutes les propositions qui tournent autour de l'idée de licence globale et qui partent du principe que les habitudes de téléchargement illégal ne sont pas réversibles. Il faut également chercher des solutions du côté du payant et du gratuit légal, qui doivent permettre d'apporter l'essentiel du financement de la filière. Ma conviction est que c'est dans la variété des modèles que nous réussirons à capter toute la valeur autour de la musique, afin de faire vivre toute la filière. Il peut s'agir de mieux mettre en valeur les contenus, d'en faciliter la recherche, de développer l'interactivité entre les mélomanes, d'améliorer la prescription autour de la musique, ou encore de créer des liens entre l'achat de musique et le spectacle vivant, qui doit être beaucoup mieux intégré au modèle économique de la musique sur Internet. Naturellement, il me paraît également essentiel d'offrir le choix entre un mode de consommation à l'acte et par abonnement, tout cela se structurant autour de deux axes : des offres de flux plutôt gratuites et des offres de services à valeur ajoutée plutôt payantes. Pour que ces pistes puissent aboutir rapidement, nous devrons aussi aider et encourager les distributeurs et les agrégateurs de contenus qui proposent des solutions innovantes afin de rendre l'offre musicale plus attractive encore.
Recueilli par Philippe Astor



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