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INTERVIEWS - DÉCIDEURS

Frédéric Mitterrand (ministre de la Culture) - portrait

Frédéric Mitterrand (ministre de la Culture) - portrait Après André Malraux et Jack Lang, Frédéric Mitterrand sera-t-il le troisième grand ministre de la Culture de la Vième République ? Le personnage est certainement à la hauteur de cette ambition. Son principal défi sera vraisemblablement d'en avoir les moyens.

D'aucuns pariaient sur un fidèle parmi les fidèles de feu l'ancien président François Mitterrand pour hériter du maroquin ministériel de la Culture, en la personne de Jack Lang, qui occupa la rue de Valois dix années durant sous le règne présidentiel de la figure la plus marquante de la Vième République après De Gaulle. Un record que seul André Malraux avait égalé. Mais Jack Lang, qui fut le premier pressenti par Nicolas Sarkozy, estimant que le quai d'Orsay l'eût plus naturellement propulsé vers le destin présidentiel dont il rêve secrètement aujourd'hui, a refusé la proposition.

Ce sera donc un neveu plutôt qu'un ancien fidèle, en la personne de Frédéric Mitterrand, qui incarnera une ouverture plus symbolique que politique, avec le sentiment de succéder à Malraux plutôt qu'à Christine Albanel au poste de ministre de la Culture. Un sentiment justifié, au demeurant, puisque Frédéric Mitterrand est le premier véritable auteur à occuper cette fonction à la suite de son illustre prédécesseur, à l'exception de Maurice Druon, brièvement ministre des Affaires culturelles de Georges Pompidou entre 1973 et 1974 et membre de l'Académie française, disparu en avril derrnier. Une créateur au ministère de la création, c'est peut-être là le symbole le plus fort de cette nomination.

C'est d'ailleurs la nomination la plus surprenante du récent remaniement ministériel. Et elle a de quoi surprendre - au delà du simple fait qu'un Mitterrand soit de nouveau en cour à l'Elysée, cette fois-ci sous un gouvernement de droite -, tant la personnalité de cet écrivain, producteur de télévision et cinéaste, est des plus insaisissable sur le plan politique. C'est un « inclassable », atteste Libération, qui « n'a jamais été socialiste », rappelle Martine Aubry, la première secrétaire du PS, mais n'a jamais voté à droite non plus, de son propre aveu, hormis pour Jacques Chirac en 1995, non pas contre Le Pen mais contre Lionel Jospin, dont il ne reconnaissait pas l'aura présidentielle.

Une personnalité avec beaucoup de caractère

Celui qui dit ne pas avoir le sentiment d'avoir trahi la mémoire d'un oncle qu'il admirait, en acceptant la proposition de Nicolas Sarkozy, n'a jamais aimé rentrer le rang ni dans des cadres trop rigides. Ainsi adhère-t-il au MRG (Mouvement des radicaux de gauche) plutôt qu'au PS en 1993, sans renier le moins du monde sa fascination avouée pour la monarchie et pour le gotha mondain. Son profil cadre mal avec celui d'un ministre aux ordres d'un omniprésident confinant trop souvent les membres de son gouvernement à un second rôle d'exécutant. « C'est quelqu'un qui a une vraie personnalité et qui ne va pas s'en laisser compter. Il a beaucoup de caractère et est très apprécié des milieux de la création. J'ai beaucoup d'estime pour lui », confie Pascal Rogard, le président de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques).

Cet enfant de la télé, qui a réalisé et animé de nombreuses émissions dont beaucoup ont marqué l'histoire du petit écran, n'est pas non plus du genre à avaler des couleuvres sans broncher. En 1988, il claquera avec fracas la porte de la chaîne TF1, devenue privée, dans l'esprit de laquelle il ne se retrouvait plus. «Ils n'aiment ni les Noirs, ni les Arabes, ni les pédés, ni les gens de gauche. Autant dire que je n'avais pas beaucoup d'avenir », déclarera-t-il alors. Pour autant, il ne se montrera pas plus condescendant à l'égard d'une télévision publique menaçant de tomber dans le mimétisme du privé, qu'il avait rejointe la même année. Récompensé en 1990 par le 7 d'Or de la meilleure émission de divertissement pour Carte blanche à Frédéric Mitterrand, il déposera son trophée parterre lors de la cérémonie, pour signifier le niveau où, selon lui, elle se situait désormais.

Homosexuel militant, qui déclare regretter qu'Andy Warhol « ne [l']ait pas filmé au lit avec Ultra Violet, et que Robert Mapplethorpe ne [l']ait pas crucifié en string et soutient-gorge » dans sa dernière chronique parue dans le magazine gay Têtu, Frédéric Mitterrand, qui officia également en tant qu'animateur sur la chaîne homosexuelle Pink TV, n'est pas du genre à s'embarrasser du respect des convenances. Aussi volera-t-il sans scrupule la priorité à Nicolas Sarkozy en annonçant lui même sa nomination au poste de ministre de la Culture la veille de l'annonce officielle par l'Elysée, sans que cela ait d'ailleurs la moindre incidence pour lui.

« Frédéric est un esprit indépendant, confirme Guy Seligmann, le président de la SCAM (Société civile des auteurs multimédias), dont il était membre du conseil d'administration. Son indépendance sera peut-être conflictuelle, mais il est profondément et irréductiblement indépendant, dans sa pratique sociale, intellectuelle et artistique. » Une indépendance qu'il a déjà manifesté dans ses nouvelles fonctions, à l'égard du protocole, notamment, en se rendant en scooter à son premier conseil des ministres.

La rémunération des créateurs au coeur des préoccupations

Il ne se défausserra pas, cependant, pour ce qui est d'aller défendre le second volet du projet de loi Hadopi contre le piratage devant le Sénat, quelques jours à peine après sa nomination. Un dossier très technique dans lequel il s'était manifestement plongé sans perdre de temps et au delà duquel il se projette déjà, en proposant d'organiser « une vaste concertation entre tous les acteurs de la culture » pour définir « les nouvelles conditions de rémunération des créateurs ». Ce dossier-là est beaucoup moins consensuel qu'on ne pourrait le penser au sein des filières de la création. Il est d'autant plus sensible que c'est un des chantiers sur lequel reposera vraisemblablement sa volonté de marquer le quinquenat de Nicolas Sarkozy sur le terrain de l'action culturelle, comme Malraux ou Jack Lang ont marqué les présidences de De Gaulle et de Mitterrand.

Aussi, certains seraient plutôt rassurés de voir un personnage aussi imprévisible, dont la nomination au ministère de la Culture a l'assentiment d'une majorité de Français, marqué à la culotte par un secrétaire d'Etat à la communication comme Frédéric Lefebvre. Malgré une rumeur persistante, ce « marquage », dont Frédéric Mitterrand ne se cache pas de ne pas beaucoup goûter l'idée, ne s'était pas encore concrétisé à l'heure où nous mettons sous presse. Un premier signe de résistance à la pression des lobbys industriels ? « Ce sont deux fortes personnalités qui peuvent se compléter, opine Pascal Rogard. Frédéric Lefebvre connaît bien la mécanique parlementaire et Frédéric Mitterrand tous les arcanes de la création. » L'avenir dira si cette cohabitation pourrait se placer sous les meilleurs auspices.

Quoiqu'il en soit, Frédéric Mitterrand aura bien d'autres chats à fouetter. « Sa priorité sera de parvenir à augmenter son budget, qui est loin d'être à la hauteur des besoins, quelques soient les domaines », estime Guy Seligmann. La crise est passée par là, et il faudra rivaliser d'ingéniosité pour parvenir à soutenir des industries culturelles en pleine mutation technologique et économique, des intermittents du spectacle de plus en plus précarisés, une télévision publique asphyxiée par la suppression progressive de la publicité à l'antenne, un rayonnement culturel de la France à l'étranger plus que jamais en berne, sans oublier la préservation d'un patrimoine dont les besoins en financement sont un puits sans fonds. Avoir les moyens de ses ambitions, ce ne sera certainement pas le moindre des défis à relever pour le nouveau ministre de la création.

Philippe Astor

15/02/09


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