INTERVIEWS - DÉCIDEURS
Il a dirigé la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs pendant douze ans. Il la quittera le 4 mai pour rejoindre l’une d’elles, au Canada. Eric Baptiste revient sur l’évolution de cette institution, qui est passée de 180 à 225 membres et qu’il a contribué à faire évoluer dans une période mouvementée.
Musique Info : Quel bilan tirez-vous de votre longue période ans à la tête de la Cisac ?
Eric Baptiste : J’ai pris mes fonctions dans une période difficile mais passionnante, durant laquelle la Cisac devait être un instrument d’accompagnement pour nos membres. Il nous fallait leur fournir les outils dont ils avaient besoin, comme ceux que nous avons développé avec le plan CIS, un système numérique mondial d’assistance à la gestion des droits par chacune des sociétés membres. Il est fondé sur l’identification unique et normalisée des œuvres et sur la mise en réseau des informations entre les sociétés. Tout cela pour éviter de dépenser trop d’argent et de temps dans la gestion des informations. Car l’objectif des sociétés n’est pas tant de percevoir que de répartir aux auteurs, le plus possible et le plus vite possible. Quand je suis arrivé, ce plan était défini mais il fallait passer à l’étape d’exécution concrète. Ce que nous avons fait avec des partenaires et des sociétés qui ont mis en place des bases de données ou des groupements comme Fast Track. Nous sommes passés à la vitesse supérieure.
M. I. : Faire évoluer l’image de la Cisac faisait-elle partie de vos ambitions ?
E. B. : Oui, c’est un organisme que je trouvais trop discret. Or, aujourd’hui, si on ne parle pas, si on ne prend pas position, si on n’est pas reconnu comme interlocuteur, on n’est pas efficace. Mon objectif était que la Cisac soit clairement identifiée, à l’image de l’Ifpi ou de la MPA, comme un interlocuteur de terrain. Et l’un des éléments importants pour parvenir à ces fins était de transformer notre vieux congrès en Sommet international du droit d’auteurs, qui s’est déroulé à Bruxelles en 2007 et Washington en 2009. Autre point que je m’étais fixé : faire les auteurs nos meilleurs porte-parole. La Cisac n’est pas une organisation d’auteurs mais de sociétés d’auteurs. Néanmoins, ce sont les créateurs qui forment notre raison d’être et ce sont eux qui ont la meilleure capacité à faire valoir leur point de vue, à mieux faire comprendre les problèmes que les personnes qui travaillent dans les sociétés elles-mêmes. A ce titre, Robin Gibb, des Bee Gees, est un président visible et efficace pour la Cisac.
M. I. : Comment avez-vous vu évoluer le secteur au cours de ces douze années ?
E. B. : Le secteur des sociétés d’auteurs n’est pas directement en lien avec le public et les consommateurs, donc pas à même de prendre des décisions structurantes sur la manière de s’adapter à la nouvelle donne numérique. Toutefois, on a bien vu que lorsqu’on ne réfléchissait pas collectivement à ces mutations, on les subissait plutôt qu’on ne les orientait. Et il y a un paradoxe, car la part relative des sociétés d’auteurs s’est plus que maintenue : leurs revenus et leurs répartitions pour les auteurs ont augmenté, alors que d’autres secteurs ont décroché. Quand je suis arrivé à la Cisac, les perceptions annuelles des auteurs devaient tourner aux alentours de 5 milliards de dollars, tandis que l’Ifpi, qui représente les producteurs de phonogrammes dans le monde, était environ à 37 milliards. Aujourd’hui, nous sommes à environ 10 milliards de dollars alors que l’Ifpi en annonce 18.
M. I. : Comment expliquez-vous cette progression très importante, alors que les auteurs sont, comme l’industrie musicale, exposés à la piraterie ?
E. B. : La vente de musique enregistrée au consommateur a beaucoup chuté, mais tous les autres secteurs, en termes d’usages, se sont bien développés : le spectacle vivant, même si ce n’est pas l’eldorado que certains veulent bien présenter, les médias… Et puis, de nombreux pays au sein de l’Asie, de l’Amérique Latine et de l’Europe de l’Est, se sont développés. Tout cela a amené de nouvelles sources de perceptions pour les sociétés d’auteurs. Mais cette manne n’est pas tombée du ciel : cela a représenté beaucoup de travail pour aller convaincre de nouveaux acteurs à payer les droits d’auteurs. Et puis, à la Cisac, via notamment nos directions régionales, nous avons essayé de limiter les évolutions législatives qui auraient pu affaiblir le droit d’auteur.
M. I. : L’un de vos chevaux de bataille aura été de « réconcilier » le monde des nouvelles technologies avec celui des auteurs, en militant notamment en faveur de plus de souplesse dans la délivrance de licences pour les utilisateurs de musique. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu ?
E. B. : Je suis très content d’avoir fait partie d’un mouvement au sein de la Cisac pour essayer de changer la donne. Ceci dit, j’ai toujours été convaincu qu’il n’existait pas d’antagonisme naturel entre les nouvelles technologies et les créateurs. Il suffit de se souvenir des accords de Santiago, en septembre 2000, et du projet de guichet unique. S’il n’y avait pas l’intervention malencontreuse de la Commission européenne, on aurait aujourd’hui des licences multi-territoriales pour un répertoire mondial, et l’on n’en serait pas à ces polémiques. Aujourd’hui, les sociétés d’auteurs continuent de donner des autorisations, en n’ont pas d’autre objectif.
M. I. : Néanmoins, elles se montrent souvent très sceptiques sur le modèle économique de nouveaux entrants et la faiblesse des rémunérations qu’ils occasionnent.
E. B. : Ma conviction, c’est qu’il n’y a pas destruction mais déplacement de valeur vers les fournisseurs d’accès, internet ou téléphonique. C’est l’un des chantiers d’avenir que de comprendre comment adapter l’idée du droit d’auteur à l’ère numérique. L’esprit de la législation internationale sur le droit d’auteurs veut que toute entité qui bénéficie économiquement de l’utilisation des œuvres doit compenser les créateurs. Cela a été le cas avec la radio et la télévision. Ce sont des mécanismes dont la mise en place a parfois pris des années.
M. I. : Quel bilan tirez-vous des deux Sommets du droit d’auteur ?
E. B. : Un bilan extrêmement positif. Nous avons établi le dialogue avec des interlocuteurs avec lesquels les sociétés d’auteurs ne parlaient pas, comme les opérateurs de télécommunication ou des acteurs comme Google… On s’y est parlé, relativement franchement, et cela est très utile. Ces deux moment ont également permis de reconnecter avec les politiques. Nous espérons qu’au Sommet de 2011, qui revient à Bruxelles, nous aurons des parlementaires européens, des commissaires européens et aussi des hommes politiques des états membres. Enfin, nous avons redonné envie à cette communauté de sociétés d’auteurs de reprendre collectivement leur réflexion en main, de ne pas être uniquement réactifs mais aussi proactifs.
M. I. : Les relations sont-elles amenées à être moins houleuses entre la Commission européenne et les sociétés d’auteurs ?
E. B. : J’espère que la nouvelle Commission qui se met en place sera plus à l’écoute des sociétés. Et même si ce n’est pas tout le temps facile, je ne pense pas que les sociétés soient condamnées à une posture d’hostilité vis-à-vis des autorités de Bruxelles. Encore une fois, il faut impliquer les auteurs pour que la Commission comprenne que, face à eux, ils ont des créateurs et pas une bureaucratie. On notera aussi que la Commission a tenté plusieurs approches pour mettre en forme un marché avec des idées préconçues, qui n’ont donné aucun résultat convaincant, ni pour les ayants droit, ni pour les utilisateurs de musique, ni même pour les politiques. Il n’y a pas eu d’initiative très décisive de sa part, d’où la nécessité de travailler plus à fond ensemble, et plus en amont.
M. I. : Quels sont les défis qui vous attendent à la Socan ?
E. B. : Ils sont nombreux et je ne suis pas sûr de tous les connaître encore ! Comme ailleurs, il y aura l’adaptation à la transition numérique. L’avantage est que la Socan est déjà bien en ordre de marche : le chef de la direction, André Le Bel, a fait un travail de recrutement parfait qui fait que l’outil fonctionne bien. Mais le Canada n’est pas une île, c’est même le deuxième pays le plus grand du monde ! Et puis c’est un pays multi-culturel, avec une dominante du droit français pour la partie francophone et du droit anglo-saxon pour le reste du territoire. Il y a des lois très homogènes, mais il faut faire coexister tout cela. Enfin, la législation n’est pas tout à fait en phase avec les besoins actuels, il y a donc la volonté de la mettre à jour, même si la situation du droit d’auteur est moins grave que celle des droits voisins.
Recueilli par Romain Berrod
Eric Baptiste (Cisac)
Il a dirigé la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs pendant douze ans. Il la quittera le 4 mai pour rejoindre l’une d’elles, au Canada. Eric Baptiste revient sur l’évolution de cette institution, qui est passée de 180 à 225 membres et qu’il a contribué à faire évoluer dans une période mouvementée.Musique Info : Quel bilan tirez-vous de votre longue période ans à la tête de la Cisac ?
Eric Baptiste : J’ai pris mes fonctions dans une période difficile mais passionnante, durant laquelle la Cisac devait être un instrument d’accompagnement pour nos membres. Il nous fallait leur fournir les outils dont ils avaient besoin, comme ceux que nous avons développé avec le plan CIS, un système numérique mondial d’assistance à la gestion des droits par chacune des sociétés membres. Il est fondé sur l’identification unique et normalisée des œuvres et sur la mise en réseau des informations entre les sociétés. Tout cela pour éviter de dépenser trop d’argent et de temps dans la gestion des informations. Car l’objectif des sociétés n’est pas tant de percevoir que de répartir aux auteurs, le plus possible et le plus vite possible. Quand je suis arrivé, ce plan était défini mais il fallait passer à l’étape d’exécution concrète. Ce que nous avons fait avec des partenaires et des sociétés qui ont mis en place des bases de données ou des groupements comme Fast Track. Nous sommes passés à la vitesse supérieure.
M. I. : Faire évoluer l’image de la Cisac faisait-elle partie de vos ambitions ?
E. B. : Oui, c’est un organisme que je trouvais trop discret. Or, aujourd’hui, si on ne parle pas, si on ne prend pas position, si on n’est pas reconnu comme interlocuteur, on n’est pas efficace. Mon objectif était que la Cisac soit clairement identifiée, à l’image de l’Ifpi ou de la MPA, comme un interlocuteur de terrain. Et l’un des éléments importants pour parvenir à ces fins était de transformer notre vieux congrès en Sommet international du droit d’auteurs, qui s’est déroulé à Bruxelles en 2007 et Washington en 2009. Autre point que je m’étais fixé : faire les auteurs nos meilleurs porte-parole. La Cisac n’est pas une organisation d’auteurs mais de sociétés d’auteurs. Néanmoins, ce sont les créateurs qui forment notre raison d’être et ce sont eux qui ont la meilleure capacité à faire valoir leur point de vue, à mieux faire comprendre les problèmes que les personnes qui travaillent dans les sociétés elles-mêmes. A ce titre, Robin Gibb, des Bee Gees, est un président visible et efficace pour la Cisac.
M. I. : Comment avez-vous vu évoluer le secteur au cours de ces douze années ?
E. B. : Le secteur des sociétés d’auteurs n’est pas directement en lien avec le public et les consommateurs, donc pas à même de prendre des décisions structurantes sur la manière de s’adapter à la nouvelle donne numérique. Toutefois, on a bien vu que lorsqu’on ne réfléchissait pas collectivement à ces mutations, on les subissait plutôt qu’on ne les orientait. Et il y a un paradoxe, car la part relative des sociétés d’auteurs s’est plus que maintenue : leurs revenus et leurs répartitions pour les auteurs ont augmenté, alors que d’autres secteurs ont décroché. Quand je suis arrivé à la Cisac, les perceptions annuelles des auteurs devaient tourner aux alentours de 5 milliards de dollars, tandis que l’Ifpi, qui représente les producteurs de phonogrammes dans le monde, était environ à 37 milliards. Aujourd’hui, nous sommes à environ 10 milliards de dollars alors que l’Ifpi en annonce 18.
M. I. : Comment expliquez-vous cette progression très importante, alors que les auteurs sont, comme l’industrie musicale, exposés à la piraterie ?
E. B. : La vente de musique enregistrée au consommateur a beaucoup chuté, mais tous les autres secteurs, en termes d’usages, se sont bien développés : le spectacle vivant, même si ce n’est pas l’eldorado que certains veulent bien présenter, les médias… Et puis, de nombreux pays au sein de l’Asie, de l’Amérique Latine et de l’Europe de l’Est, se sont développés. Tout cela a amené de nouvelles sources de perceptions pour les sociétés d’auteurs. Mais cette manne n’est pas tombée du ciel : cela a représenté beaucoup de travail pour aller convaincre de nouveaux acteurs à payer les droits d’auteurs. Et puis, à la Cisac, via notamment nos directions régionales, nous avons essayé de limiter les évolutions législatives qui auraient pu affaiblir le droit d’auteur.
M. I. : L’un de vos chevaux de bataille aura été de « réconcilier » le monde des nouvelles technologies avec celui des auteurs, en militant notamment en faveur de plus de souplesse dans la délivrance de licences pour les utilisateurs de musique. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu ?
E. B. : Je suis très content d’avoir fait partie d’un mouvement au sein de la Cisac pour essayer de changer la donne. Ceci dit, j’ai toujours été convaincu qu’il n’existait pas d’antagonisme naturel entre les nouvelles technologies et les créateurs. Il suffit de se souvenir des accords de Santiago, en septembre 2000, et du projet de guichet unique. S’il n’y avait pas l’intervention malencontreuse de la Commission européenne, on aurait aujourd’hui des licences multi-territoriales pour un répertoire mondial, et l’on n’en serait pas à ces polémiques. Aujourd’hui, les sociétés d’auteurs continuent de donner des autorisations, en n’ont pas d’autre objectif.
M. I. : Néanmoins, elles se montrent souvent très sceptiques sur le modèle économique de nouveaux entrants et la faiblesse des rémunérations qu’ils occasionnent.
E. B. : Ma conviction, c’est qu’il n’y a pas destruction mais déplacement de valeur vers les fournisseurs d’accès, internet ou téléphonique. C’est l’un des chantiers d’avenir que de comprendre comment adapter l’idée du droit d’auteur à l’ère numérique. L’esprit de la législation internationale sur le droit d’auteurs veut que toute entité qui bénéficie économiquement de l’utilisation des œuvres doit compenser les créateurs. Cela a été le cas avec la radio et la télévision. Ce sont des mécanismes dont la mise en place a parfois pris des années.
M. I. : Quel bilan tirez-vous des deux Sommets du droit d’auteur ?
E. B. : Un bilan extrêmement positif. Nous avons établi le dialogue avec des interlocuteurs avec lesquels les sociétés d’auteurs ne parlaient pas, comme les opérateurs de télécommunication ou des acteurs comme Google… On s’y est parlé, relativement franchement, et cela est très utile. Ces deux moment ont également permis de reconnecter avec les politiques. Nous espérons qu’au Sommet de 2011, qui revient à Bruxelles, nous aurons des parlementaires européens, des commissaires européens et aussi des hommes politiques des états membres. Enfin, nous avons redonné envie à cette communauté de sociétés d’auteurs de reprendre collectivement leur réflexion en main, de ne pas être uniquement réactifs mais aussi proactifs.
M. I. : Les relations sont-elles amenées à être moins houleuses entre la Commission européenne et les sociétés d’auteurs ?
E. B. : J’espère que la nouvelle Commission qui se met en place sera plus à l’écoute des sociétés. Et même si ce n’est pas tout le temps facile, je ne pense pas que les sociétés soient condamnées à une posture d’hostilité vis-à-vis des autorités de Bruxelles. Encore une fois, il faut impliquer les auteurs pour que la Commission comprenne que, face à eux, ils ont des créateurs et pas une bureaucratie. On notera aussi que la Commission a tenté plusieurs approches pour mettre en forme un marché avec des idées préconçues, qui n’ont donné aucun résultat convaincant, ni pour les ayants droit, ni pour les utilisateurs de musique, ni même pour les politiques. Il n’y a pas eu d’initiative très décisive de sa part, d’où la nécessité de travailler plus à fond ensemble, et plus en amont.
M. I. : Quels sont les défis qui vous attendent à la Socan ?
E. B. : Ils sont nombreux et je ne suis pas sûr de tous les connaître encore ! Comme ailleurs, il y aura l’adaptation à la transition numérique. L’avantage est que la Socan est déjà bien en ordre de marche : le chef de la direction, André Le Bel, a fait un travail de recrutement parfait qui fait que l’outil fonctionne bien. Mais le Canada n’est pas une île, c’est même le deuxième pays le plus grand du monde ! Et puis c’est un pays multi-culturel, avec une dominante du droit français pour la partie francophone et du droit anglo-saxon pour le reste du territoire. Il y a des lois très homogènes, mais il faut faire coexister tout cela. Enfin, la législation n’est pas tout à fait en phase avec les besoins actuels, il y a donc la volonté de la mettre à jour, même si la situation du droit d’auteur est moins grave que celle des droits voisins.
Recueilli par Romain Berrod




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