INTERVIEWS - DÉCIDEURS
Pour l'ancien directeur du Fonds pour la création musicale (FCM) et des Jeunesses musicales de France (JMF), les neuvièmes Rencontres européennes des artistes des 27 et 28 novembre (voir aussi p. 9 et 10) avaient un goût particulier. Il y faisait ses premiers pas en tant que directeur général gérant de l'Adami, organisateur de l'événement. L'occasion de revenir avec lui sur l'actualité chargée de la filière musicale.
Quel est le bilan des neuvièmes Rencontres européennes des artistes, en quelques chiffres ?
Environ 300 professionnels, provenant d'une douzaine de pays, y ont assisté. C'est stable par rapport à l'an dernier, mais nous comptons améliorer la présence de nos homologues étrangers pour la dixième édition. Certains auraient aimé venir cette année mais notre événement s'est télescopé avec le colloque organisé par l'Ompi, la Cisac et Aepo-Artis, qui avait lieu en début de semaine. Toutefois, cette neuvième édition nous a permis de prendre la parole sur l'actualité législative et d'aborder le sujet qui nous préoccupe ici, à savoir la juste rémunération des artistes-interprètes.
Création et Internet est l'un des sujets-phares qui a monopolisé les discussions des Rencontres. Comment se positionne l'Adami ? La licence globale occupe-t-elle encore de vos réflexions ?
À l'Adami, la question de la licence globale ne se pose plus pour le moment. Je constate cependant qu'aujourd'hui, ce sont les autres qui en parlent le mieux ! Je l'entends souvent citée, par certaines catégories d'ayants droit comme l'ultime recours. Concernant le projet de loi, nous n'y sommes pas hostiles mais avons de sérieux doutes quant à son efficacité. C'est un projet très juridique avec une dimension répressive importante, que nous ne contestons pas, et des vertus pédagogiques qui restent à vérifier, alors que c'était le moment de poser un projet de loi qui embrasse la dimension économique. Cela fait dix ans que l'on nous dit qu'internet est un secteur économique en devenir, auquel il faut laisser du temps pour se développer. Nous pensons que le temps est venu de poser la question de la rémunération de l'ensemble des ayants droit. Nous appelons donc à une concertation pour une revendication commune.
Revendication commune. Vous êtes-vous fixé comme objectif de « démarginaliser » l'Adami dans ce débat ?
Bien entendu. Si le projet de licence globale n'a pas abouti, c'est aussi parce que nous l'avons porté seuls, avec les consommateurs. La réaction a été d'autant plus forte au sein de la filière que nous n'avons associé personne d'autre à notre démarche. C'est une erreur que nous ne voulons pas commettre de nouveau. Enfin, l'une des leçons de la licence globale est qu'il est difficile d'opposer au régime du droit exclusif, qui prévaut dans les échanges commerciaux, un système de licence légale. Aujourd'hui, nos propositions visent à faire exister des formes de rémunération complémentaire au droit exclusif qui entrent dans le cadre de la gestion collective.
Plus globalement, comptez-vous vous poser en « réconciliateur » de l'Adami avec les différents maillons de la filière ?
Considérant notamment mon passé au FCM, c'est ce que les uns et les autres semblent attendre de moi. C'est ma mission que de défendre les artistes et j'ai bien conscience de l'urgence de cette tâche, mais il y a aussi des enjeux de filière. Réconciliateur, je ne sais pas, mais les producteurs comme les auteurs peuvent compter sur l'Adami dès que nous aurons à défendre des causes communes sans perdre de vue que nous serons toujours en opposition sur certains sujets.
Comment appréhendez-vous la baisse de la rémunération pour copie privée qui s'annonce ?
On est dans un paradoxe. La baisse des ventes d'un certain nombre de supports, comme le DVD-R, se confirme, tandis que le relais est pris par des produits de grande capacité de stockage mais dont les redevances sont moindres, proportionnellement à leur capacité. Cela se traduit par des baisses de perceptions alors qu'en bout de chaîne, le consommateur continue de copier, et même de plus en plus. Le Conseil d'État ayant exigé que les copies de source illicite ne fassent plus partie du périmètre de la rémunération, la commission d'Albis continue de travailler sur la définition de nouveaux barèmes. Elle a jusqu'au 11 janvier pour rendre sa copie.
Cette baisse vous inquiète-t-elle, après une année 2008 assez bonne pour l'ensemble de vos foyers de revenus ?
Pour 2009, nous prévoyons un tassement, paradoxal, comme je l'ai dit. Cela va impacter nos répartitions mais aussi l'action artistique. Cette situation est encore plus grave encore en période de crise. Nous avons récemment commandé une étude qui dit que, pour les artistes musiciens, la seconde source de revenus derrière les cachets provient des droits voisins et des droits d'auteur, devant les redevances du disque ! Ces droits sont donc des droits très importants pour des artistes dont la situation sociale n'est malheureusement pas reluisante. Car cette même étude révèle que la majorité des artistes musiciens qui se considèrent comme professionnels génèrent moins de 15 000 € net de revenus par an. Pour les artistes comédiens, ce montant est de seulement 8 000 € annuels ! Ce que nous craignons, c'est de voir disparaître la classe moyenne des artistes. Or, c'est elle qui fait le gros de la vie culturelle du pays. Ce n'est pas bon signe...
Vous avez la volonté de multiplier les accords de réciprocité avec les sociétés d'artistes-interprètes étrangères. Est-ce une solution pour enrayer la baisse des revenus qui se profile ?
Depuis deux ans, l'Adami est en phase de développement active d'accords avec des sociétés sœurs à l'étranger. Récemment, nous avons signé avec la Suisse et le ferons bientôt avec les États-Unis. Dans ce dernier cas, nous allons signer avec Sound Exchange qui perçoit dans le domaine du webcasting. Nous avons un contentieux avec Uradex en Belgique, territoire important pour la diffusion des œuvres de nos sociétaires, mais tout cela devrait se régler rapidement. Toutefois, les œuvres françaises ne sont pas les plus diffusées hors de nos frontières et les droits provenant de l'étranger ne représentent pour l'heure que 3,7 M€ de nos revenus. Ça ne compensera malheureusement pas la baisse de la rémunération pour copie privée.
Quels sont les autres dossiers qui vont occuper vos prochains mois d'activité ?
Poursuivre la revalorisation des barèmes de rémunération équitable. C'est fait au niveau des radios, et c'était important car cela faisait très longtemps qu'ils n'avaient pas évolué, nous nous attaquons maintenant le secteur des lieux sonorisés. Dossier sur lequel nous avancerons de pair avec les producteurs.
Qu'en est-il de l'action artistique ?
Ce que j'ai pu constater en arrivant, c'est que l'Adami prend énormément d'initiatives en matière artistique, qu'il s'agisse du Prix Bruno-Coquatrix, des Talents chef d'orchestre, des Talents Cannes, l'opération Détours... Cela nous permet d'être très présents auprès des artistes tout au long de l'année. Par ailleurs, je me rends compte que l'Adami n'est plus considérée comme un guichet, mais comme plutôt un véritable partenaire. Les festivals, par exemple, viennent aujourd'hui nous voir pour monter des opérations qui servent leurs objectifs, et aussi les nôtres, et non plus simplement pour obtenir un chèque. C'est un phénomène plutôt intéressant.
Recueilli par Romain Berrod
Bruno Boutleux (Adami)
Pour l'ancien directeur du Fonds pour la création musicale (FCM) et des Jeunesses musicales de France (JMF), les neuvièmes Rencontres européennes des artistes des 27 et 28 novembre (voir aussi p. 9 et 10) avaient un goût particulier. Il y faisait ses premiers pas en tant que directeur général gérant de l'Adami, organisateur de l'événement. L'occasion de revenir avec lui sur l'actualité chargée de la filière musicale.Quel est le bilan des neuvièmes Rencontres européennes des artistes, en quelques chiffres ?
Environ 300 professionnels, provenant d'une douzaine de pays, y ont assisté. C'est stable par rapport à l'an dernier, mais nous comptons améliorer la présence de nos homologues étrangers pour la dixième édition. Certains auraient aimé venir cette année mais notre événement s'est télescopé avec le colloque organisé par l'Ompi, la Cisac et Aepo-Artis, qui avait lieu en début de semaine. Toutefois, cette neuvième édition nous a permis de prendre la parole sur l'actualité législative et d'aborder le sujet qui nous préoccupe ici, à savoir la juste rémunération des artistes-interprètes.
Création et Internet est l'un des sujets-phares qui a monopolisé les discussions des Rencontres. Comment se positionne l'Adami ? La licence globale occupe-t-elle encore de vos réflexions ?
À l'Adami, la question de la licence globale ne se pose plus pour le moment. Je constate cependant qu'aujourd'hui, ce sont les autres qui en parlent le mieux ! Je l'entends souvent citée, par certaines catégories d'ayants droit comme l'ultime recours. Concernant le projet de loi, nous n'y sommes pas hostiles mais avons de sérieux doutes quant à son efficacité. C'est un projet très juridique avec une dimension répressive importante, que nous ne contestons pas, et des vertus pédagogiques qui restent à vérifier, alors que c'était le moment de poser un projet de loi qui embrasse la dimension économique. Cela fait dix ans que l'on nous dit qu'internet est un secteur économique en devenir, auquel il faut laisser du temps pour se développer. Nous pensons que le temps est venu de poser la question de la rémunération de l'ensemble des ayants droit. Nous appelons donc à une concertation pour une revendication commune.
Revendication commune. Vous êtes-vous fixé comme objectif de « démarginaliser » l'Adami dans ce débat ?
Bien entendu. Si le projet de licence globale n'a pas abouti, c'est aussi parce que nous l'avons porté seuls, avec les consommateurs. La réaction a été d'autant plus forte au sein de la filière que nous n'avons associé personne d'autre à notre démarche. C'est une erreur que nous ne voulons pas commettre de nouveau. Enfin, l'une des leçons de la licence globale est qu'il est difficile d'opposer au régime du droit exclusif, qui prévaut dans les échanges commerciaux, un système de licence légale. Aujourd'hui, nos propositions visent à faire exister des formes de rémunération complémentaire au droit exclusif qui entrent dans le cadre de la gestion collective.
Plus globalement, comptez-vous vous poser en « réconciliateur » de l'Adami avec les différents maillons de la filière ?
Considérant notamment mon passé au FCM, c'est ce que les uns et les autres semblent attendre de moi. C'est ma mission que de défendre les artistes et j'ai bien conscience de l'urgence de cette tâche, mais il y a aussi des enjeux de filière. Réconciliateur, je ne sais pas, mais les producteurs comme les auteurs peuvent compter sur l'Adami dès que nous aurons à défendre des causes communes sans perdre de vue que nous serons toujours en opposition sur certains sujets.
Comment appréhendez-vous la baisse de la rémunération pour copie privée qui s'annonce ?
On est dans un paradoxe. La baisse des ventes d'un certain nombre de supports, comme le DVD-R, se confirme, tandis que le relais est pris par des produits de grande capacité de stockage mais dont les redevances sont moindres, proportionnellement à leur capacité. Cela se traduit par des baisses de perceptions alors qu'en bout de chaîne, le consommateur continue de copier, et même de plus en plus. Le Conseil d'État ayant exigé que les copies de source illicite ne fassent plus partie du périmètre de la rémunération, la commission d'Albis continue de travailler sur la définition de nouveaux barèmes. Elle a jusqu'au 11 janvier pour rendre sa copie.
Cette baisse vous inquiète-t-elle, après une année 2008 assez bonne pour l'ensemble de vos foyers de revenus ?
Pour 2009, nous prévoyons un tassement, paradoxal, comme je l'ai dit. Cela va impacter nos répartitions mais aussi l'action artistique. Cette situation est encore plus grave encore en période de crise. Nous avons récemment commandé une étude qui dit que, pour les artistes musiciens, la seconde source de revenus derrière les cachets provient des droits voisins et des droits d'auteur, devant les redevances du disque ! Ces droits sont donc des droits très importants pour des artistes dont la situation sociale n'est malheureusement pas reluisante. Car cette même étude révèle que la majorité des artistes musiciens qui se considèrent comme professionnels génèrent moins de 15 000 € net de revenus par an. Pour les artistes comédiens, ce montant est de seulement 8 000 € annuels ! Ce que nous craignons, c'est de voir disparaître la classe moyenne des artistes. Or, c'est elle qui fait le gros de la vie culturelle du pays. Ce n'est pas bon signe...
Vous avez la volonté de multiplier les accords de réciprocité avec les sociétés d'artistes-interprètes étrangères. Est-ce une solution pour enrayer la baisse des revenus qui se profile ?
Depuis deux ans, l'Adami est en phase de développement active d'accords avec des sociétés sœurs à l'étranger. Récemment, nous avons signé avec la Suisse et le ferons bientôt avec les États-Unis. Dans ce dernier cas, nous allons signer avec Sound Exchange qui perçoit dans le domaine du webcasting. Nous avons un contentieux avec Uradex en Belgique, territoire important pour la diffusion des œuvres de nos sociétaires, mais tout cela devrait se régler rapidement. Toutefois, les œuvres françaises ne sont pas les plus diffusées hors de nos frontières et les droits provenant de l'étranger ne représentent pour l'heure que 3,7 M€ de nos revenus. Ça ne compensera malheureusement pas la baisse de la rémunération pour copie privée.
Quels sont les autres dossiers qui vont occuper vos prochains mois d'activité ?
Poursuivre la revalorisation des barèmes de rémunération équitable. C'est fait au niveau des radios, et c'était important car cela faisait très longtemps qu'ils n'avaient pas évolué, nous nous attaquons maintenant le secteur des lieux sonorisés. Dossier sur lequel nous avancerons de pair avec les producteurs.
Qu'en est-il de l'action artistique ?
Ce que j'ai pu constater en arrivant, c'est que l'Adami prend énormément d'initiatives en matière artistique, qu'il s'agisse du Prix Bruno-Coquatrix, des Talents chef d'orchestre, des Talents Cannes, l'opération Détours... Cela nous permet d'être très présents auprès des artistes tout au long de l'année. Par ailleurs, je me rends compte que l'Adami n'est plus considérée comme un guichet, mais comme plutôt un véritable partenaire. Les festivals, par exemple, viennent aujourd'hui nous voir pour monter des opérations qui servent leurs objectifs, et aussi les nôtres, et non plus simplement pour obtenir un chèque. C'est un phénomène plutôt intéressant.
Recueilli par Romain Berrod




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