INTERVIEWS - ARTISTES
Six ans que le masque fantasque de Mathieu Chédid, M, n'avait pas sorti d'album. Il est réapparu dans les bacs le 7 septembre dernier avec Mister Mystère, un album « percepte » qui allie contenu sonore et vidéo. Certainement pas l'album de la maturité, mais celui de l'adolescence, comme aime à le dire celui qui a rejoint les équipes du label Barclay en début d'année.
M.I. : Je m'attendais à faire une interview de Mathieu Chédid pour ce nouvel album mais c'est en fait face à M que je me trouve. Que s'est il passé, vous avez abandonné l'idée de reprendre votre nom ?
M : Que M soit toujours présent, c'est une manière de conserver une fantaisie, une enfance artistique. Le tuer ce serait se priver d'une partie de moi. Je préfère le garder comme un artifice. A partir du moment où je suis dans mon univers artistique, M est un bon axe de travail. Sinon, quand je travaille pour d'autres, je suis Mathieu Chédid.
M.I. : Vous arrivez chez Barclay, entouré de Chiquito pour la production exécutive. Vous ne travaillez plus avec Nicole Schluss. Beaucoup de changements donc dans votre entourage professionnel. C'était nécessaire, indispensable ?
M : Dans la vie, il y a des moments où il faut passer des caps et sauter dans le vide. Il faut se réinventer. Il y a une phrase que j'aime bien qui dit « la nouveauté, c'est la sensibilité de l'artiste ». La nouveauté n'est pas que musicale ou artistique. Tout est lié. Nouveau, cela veut dire se faire un peu peur, sortir d'un certain confort. Ca été très difficile car tout cela concernait des gens avec qui j'ai vécu des choses sublimes et douces. Le défi était de préserver les amitiés existantes. Nicole fait partie de ma vie, de mon histoire, et il est primordial qu'elle reste à tout jamais une amie. Et pourquoi pas, retravailler un jour avec elle.
M.I. : Continuons à parler des gens qui vous entourent sur ce projet, mais du point de vue artistique. Comment s'est fait le choix de travailler avec Brigitte Fontaine, avec les différents membres de votre famille ou de faire intervenir Marion Cotillard et Guillaume Canet ?
M : Ce ne sont que des évidences. Avec Brigitte, à l'époque des Zazous, je lui avais demandé de faire un texte pour moi. Elle m'a rappelé le lendemain du jour où j'avais composé une mélodie avec Philippe Zdar sur laquelle j'avais posé les mots Mister Mystère. Brigitte m'appelle, don, en me disant qu'elle m'a enfin écrit une chanson. Quand je lui demande de me donner le titre, elle me répond, Mister Mysère. Ce que l'on pourrait appeler une sorte de coïncidence cosmique m'a vraiment marqué, et à partir de ce moment là, je me suis dit que cet album s'appellerait Mister Mystère. Le temps est passé et quand je me suis remis à travailler sur le disque, Brigitte m'a renvoyé des textes, sans que nous en parlions, sans que nous ayons d'échange sur le concept. Je suis parti à la campagne ses textes sous le bras, avec mon frère Joseph, pour essayer de faire quelques chansons, des arrangements. Ca s'est tellement bien passé - on a mis en musique en 4 jours les 7 textes de Brigitte, trouvant un son, une couleur, une énergie, une humeur - qu'à partir de là j'ai su dit qu'il était évident qu'il fallait que je le fasse avec Joseph. C'est à ce moment là qu'Anna, ma sœur, nous a rejoint sur les choeurs et que tout s'est mis en forme. Puis, j'ai un soir eu une discussion de fond avec mon père, qui m'a dit qu'il fallait revenir à l'essentiel au niveau du son du mix. Ca m'a paru tellement cohérent que, alors que tout avait été mixé, il a remixé l'album. Quant à Guillaume, il est une de mes grandes rencontres humaines, c'était une manière de partager quelque chose de plus ensemble.
M.I. : Et est-ce que de vous entourer de votre famille et de d'amis, ce n'était pas un moyen de reformer un cocon autour de vous, artistique, étant donné justement que le cocon professionnel n'était plus là ?
M : Sûrement inconsciemment, mais ça n'est pas un cocon fermé. Bizarrement ça n'est pas confortable pour moi de travailler en famille. Tu es beaucoup plus à fleur de peau car il n'y a aucune tricherie possible. Tu travailles face à des miroirs, qui te connaissent parfaitement. Il faut donc être totalement dans l'acceptation de soi même. Ca pourrait ressembler à un rite de passage avec sa tribu.
M.I. : On a l'impression que cet album est hyper conceptuel...
M : C'est en fait un « percepte » album. J'ai emprunté ce mot à Gilles Deleuze qui en parlait dans son abécédaire. Le concept appartient aux idées, le percepte est un ensemble de perceptions. Cela correspond bien à ce que j'ai essayé de faire. C'est une proposition visuelle, sonore, plus tout le concept qui va autour. Il y a une fois encore l'idée de dualité, que je ressens depuis toujours et que je mets encore plus en lumière cette fois ci. Il y a beaucoup de tiroirs et de secrets dans ce disque.
C'est de la chanson surréaliste. Ce sont des impressions, des climats. On propose des fresques. A chacun de se faire sa propre histoire, ça n'est pas fermé. Il y a un côté très ludique dans cet album, qui permet d'aller rechercher notre enfance. C'est comme l'idée de l'archéologue. Ce seront ceux qui grattent qui l'apprécieront vraiment, je pense. Je trouve dommage que l'on pré-mache trop les choses pour les gens, aujourd'hui. Il faut se donner un peu de mal.
M.I. : Dans la bio qui accompagne l'album, Marc Borbon évoque « vos voyages et errances nocturnes, à la recherche d'un nouveau cap artistique ». Comment définiriez-vous ce nouveau cap artistique ?
M : A un moment il a fallu un peu de solitude, cela m'a permis de passer un cap. J'image la chose en disant qu'avant c'était l'enfance artistique, et que là, c'est une adolescence artistique, quelque chose de plus radical. J'ai changé. Le M d'hier n'était pas celui d'aujourd'hui. J'ai aussi pris des cours de chant, donc j'ai appris à chanter plus grave, j'ai masculinisé ma voix. Et puis il y a aussi un côté plus sexuel dans ce disque. Des choses que je n'aurais pas pu chanter avant, je pense.
M.I. : Le coffret en édition limitée est un objet assez époustouflant. Vous aviez envie d'offrir beaucoup plus que de la musique à vos fans ?
M : J'aime bien m'amuser. Il y avait l'idée de trouver une réponse artistique à la mutation qu'est en train de vivre le disque. Un CD cristal, ça n'est pas très attirant. Je voulais donc faire un bel objet. Et après, pourquoi ne pas faire quelque chose de ludique, d'interactif... Mais tout cela n'est pas fait dans l'idée de faire le malin. J'ai envie d'aller chercher l'inconnu.
M.I. : Cet album est en « diavision », soit deux films accompagnant chaque morceau. L'univers vidéo vous semblait indissociable du contenu sonore ?
M : J'ai décidé, pendant que je composais, que j'enregistrais ou que j'arrangeais les chansons, de filmer mon quotidien, sans faire aucun lien avec les chansons mais pour donner un état d'esprit, une humeur, un climat. C'est à ce moment là que ma grande sœur Emilie s'est imposée car seul je n'aurais rien pu faire, ça aurait été trop expérimental et ennuyeux. Elle m'a donc aidé à le rendre plus digeste.
M.I. : Egalement, quatre autres titres répondant à ceux de l'album sont accessibles via un lien internet, Lettres à Tanagra. Ca ne fait pas un peu beaucoup d'artifices ? Pourquoi ces titres ne sont ils pas intégrés à l'album ?
M : C'est une façon de ne pas être conditionné. Ca n'est pas parce que les gens ne le font pas qu'il ne faut pas le faire, selon moi. Et par ailleurs, c'est plus un projet de fond que de forme. C'est l'idée de se dire qu'il y a plusieurs façons d'appréhender la musique. Il faut s'investir, dompter ce disque. Il permet plusieurs expériences, mais à long terme. C'est un disque qui nécessite plusieurs écoutes. J'avais envie d'intriguer les gens. Avec toutes les expériences qu'il y a dedans, c'est un disque qui durera un peu. Je n'avais pas fait de disque depuis 6 ans, je voulais donc que celui-ci ne s'écoute pas une fois pour ensuite être rangé sur une étagère. Il y a une certaine partie des gens qui ont besoin de contenus, d'expériences, et ce disque est pour ces gens là. Je suis moi-même quelqu'un de curieux et ce disque est un objet pour curieux.
M.I. : Dans ce coffret on retrouve une page proposant les sonneries officielles de Mister Mystère. Ca ne vous gêne pas que vos titres soient utilisés comme sonnerie de teléphone ?
M : Les choses ont changé. SFR peut être vu comme la Fnac d'hier, ou la sonnerie de téléphone, comme l'ancien jingle radio. J'aime bien les contraintes. Se dire qu'en quelques secondes il faut faire une sonnerie, ça n'est pas le plus excitant des projets mais ça ne me dérange pas de le faire. Cela fait partie de la réalité de notre époque.
M.I. : C'est aussi une façon de diversifier ses revenus en ces périodes difficiles...
M : Je n'ai jamais eu comme but de vendre des disques. J'ai la chance, énorme, de faire des concerts. C'est cela ma réalité. Alors effectivement il y aujourd'hui plusieurs moyens d'engranger des revenus, par le biais d'autres sources comme le merchandising ou la publicité. Donc faire du merchandising, pourquoi pas, mais il faut que l'objet soit beau, que l'image soit jolie, que la qualité soit là. La contrainte ne me gêne pas, tant qu'elle n'est pas incohérente.
M.I. : Etant donné que les chiffres de vente ne sont plus ceux d'il y a six ans, à partir de quels chiffres Barclay et vous vous sentirez-vous satisfaits ?
M : Je me charge de la qualité, et non de la quantité. C'est une chose qui m'effraie un peu, les chiffres. Chez Barclay, ils le savent. Ma mission est de faire de mon mieux artistiquement parlant. Après, je pense qu'eux se sont fixé des chiffres à partir desquels ils ne perdront pas d'argent.
M.I. : Les dates de votre tournée sont également disponibles dans le coffret. Vous serez sur les routes tout le printemps. Est-ce qu'aujourd'hui vous avez le sentiment que la scène est encore plus importante, notamment du fait que le CD se vend moins bien ?
M : Le disque est le scénario, la thématique qui va vivre après. La scène est la vie, l'évolution. Ce sont deux choses totalement différentes. Il y a des gens qui ne sont bons que dans l'un. J'aime les deux mais si je devais choisir, j'irais vers la scène. C'est d'ailleurs ce qui m'a fait connaître, plus que les disques. Et pour moi, c'est vraiment le fondement. Et ce qui est troublant, c'est que le disque sort aujourd'hui en digital (interview réalisée le 31 août, NDLR), donc les gens ne savent pas du tout ce qu'il contient, et pourtant tous les concerts déjà mis en vente sont complets ! Il y a un affectif, qui montre que les gens n'oublient pas. C'est d'ailleurs assez intimidant.
M.I. : Est-ce que vous prenez le même plaisir lorsque vous accompagnez Vanessa Paradis sur sa tournée que lorsque vous défendez votre projet ?
M : Je me sens plus à l'aise quand je fais les choses pour moi car c'est total, il n'y a pas de compromis. Il y a des choses que je ne fais pas sur scène quand j'accompagne un autre artiste, pour le laisser s'exprimer totalement. Mais j'adore faire de la guitare pour les autres. C'est plus léger, plus facile.
M.I. : Avez-vous des collaborations en cours avec des artistes ? Et y en a-t-il avec qui vous rêveriez de travailler ?
M : J'ai la chance de faire quelque chose à Taratata avec General Elektriks et voilà quelqu'un avec qui j'aimerais beaucoup travailler. Il y a Yodelice aussi, avec qui j'ai déjà un peu collaboré. Après, pourquoi pas Stevie Wonder ou Paul McCartney !!
M.I. : Et quels sont les artistes que vous écoutez en ce moment, ou que vous avez écoutés pendant la maturation de l'album?
M : J'écoute assez régulièrement Philippe Jarousky, ce chanteur d'opéra à la voix puissante. J'écoute aussi Fauré. De grandes mélodies. Revenir à la source mélodique. Et puis sinon, récemment j'ai eu la chance de récupérer l'intégrale de Gainsbourg. Ca ne fait jamais de mal d'écouter un peu de Gainsbourg, et notamment Melody Nelson. J'ai aussi beaucoup écouté General Elektriks, justement. Et le dernier album de Mathieu Boogaerts, I love you. C'est pour moi un repère, Mathieu. Il a toujours un côté très novateur, sans compromis. Même si ce disque a pu surprendre, et n'a pu eu l'accueil du public qu'il méritait... Il est vraiment à l'image de son côté créatif.
M.I. : L'actualité de la rentrée sera encore la loi Hadopi. Quelle est votre position sur le sujet du téléchargement illégal?
M : En général, quand on touche à la politique je ne me prononce pas, parce que je ne veux pas faire de bavardage, être dans le faux débat. Il n'y a pas de réponse valable selon moi à cette situation. Donc, j'essaie dans ces cas là de trouver mes propres réponses. A l'heure d'aujourd'hui, de proposer un coffret collector avec tout ce contenu, pour un prix vraiment raisonnable de 25 euros, c'est vraiment faire un maximum pour inciter les gens à aller acheter de la musique, et le reste. Parce que le contenu de ce coffret n'est pas téléchargeable. Je sais que moi, en tant que fan, j'aimerais aller en magasin et dépenser de l'argent pour un objet comme celui là. Je n'aurais pas l'impression que l'on se moque de moi. Mais il est vrai que j'ai la chance d'avoir les moyens de faire ce genre de choses. Plus particulièrement sur la loi, il y a une dualité qui me fait dire, d'un côté, personne n'entre dans une boulangerie, prend trois croissants et puis s'en va sans être inquiété. Et d'un autre côté, j'ai envie que même les gens qui n'en ont pas les moyens aient accès à ma musique. Mais il me semble qu'entre l'artiste et son public, il y a une relation qui s'instaure. Et moi, j'ai confiance en cela. J'ai confiance en mon public.
Propos recueillis par Maud Philippe-Bert
M
M.I. : Je m'attendais à faire une interview de Mathieu Chédid pour ce nouvel album mais c'est en fait face à M que je me trouve. Que s'est il passé, vous avez abandonné l'idée de reprendre votre nom ?
M : Que M soit toujours présent, c'est une manière de conserver une fantaisie, une enfance artistique. Le tuer ce serait se priver d'une partie de moi. Je préfère le garder comme un artifice. A partir du moment où je suis dans mon univers artistique, M est un bon axe de travail. Sinon, quand je travaille pour d'autres, je suis Mathieu Chédid.
M.I. : Vous arrivez chez Barclay, entouré de Chiquito pour la production exécutive. Vous ne travaillez plus avec Nicole Schluss. Beaucoup de changements donc dans votre entourage professionnel. C'était nécessaire, indispensable ?
M : Dans la vie, il y a des moments où il faut passer des caps et sauter dans le vide. Il faut se réinventer. Il y a une phrase que j'aime bien qui dit « la nouveauté, c'est la sensibilité de l'artiste ». La nouveauté n'est pas que musicale ou artistique. Tout est lié. Nouveau, cela veut dire se faire un peu peur, sortir d'un certain confort. Ca été très difficile car tout cela concernait des gens avec qui j'ai vécu des choses sublimes et douces. Le défi était de préserver les amitiés existantes. Nicole fait partie de ma vie, de mon histoire, et il est primordial qu'elle reste à tout jamais une amie. Et pourquoi pas, retravailler un jour avec elle.
M.I. : Continuons à parler des gens qui vous entourent sur ce projet, mais du point de vue artistique. Comment s'est fait le choix de travailler avec Brigitte Fontaine, avec les différents membres de votre famille ou de faire intervenir Marion Cotillard et Guillaume Canet ?
M : Ce ne sont que des évidences. Avec Brigitte, à l'époque des Zazous, je lui avais demandé de faire un texte pour moi. Elle m'a rappelé le lendemain du jour où j'avais composé une mélodie avec Philippe Zdar sur laquelle j'avais posé les mots Mister Mystère. Brigitte m'appelle, don, en me disant qu'elle m'a enfin écrit une chanson. Quand je lui demande de me donner le titre, elle me répond, Mister Mysère. Ce que l'on pourrait appeler une sorte de coïncidence cosmique m'a vraiment marqué, et à partir de ce moment là, je me suis dit que cet album s'appellerait Mister Mystère. Le temps est passé et quand je me suis remis à travailler sur le disque, Brigitte m'a renvoyé des textes, sans que nous en parlions, sans que nous ayons d'échange sur le concept. Je suis parti à la campagne ses textes sous le bras, avec mon frère Joseph, pour essayer de faire quelques chansons, des arrangements. Ca s'est tellement bien passé - on a mis en musique en 4 jours les 7 textes de Brigitte, trouvant un son, une couleur, une énergie, une humeur - qu'à partir de là j'ai su dit qu'il était évident qu'il fallait que je le fasse avec Joseph. C'est à ce moment là qu'Anna, ma sœur, nous a rejoint sur les choeurs et que tout s'est mis en forme. Puis, j'ai un soir eu une discussion de fond avec mon père, qui m'a dit qu'il fallait revenir à l'essentiel au niveau du son du mix. Ca m'a paru tellement cohérent que, alors que tout avait été mixé, il a remixé l'album. Quant à Guillaume, il est une de mes grandes rencontres humaines, c'était une manière de partager quelque chose de plus ensemble.
M.I. : Et est-ce que de vous entourer de votre famille et de d'amis, ce n'était pas un moyen de reformer un cocon autour de vous, artistique, étant donné justement que le cocon professionnel n'était plus là ?
M : Sûrement inconsciemment, mais ça n'est pas un cocon fermé. Bizarrement ça n'est pas confortable pour moi de travailler en famille. Tu es beaucoup plus à fleur de peau car il n'y a aucune tricherie possible. Tu travailles face à des miroirs, qui te connaissent parfaitement. Il faut donc être totalement dans l'acceptation de soi même. Ca pourrait ressembler à un rite de passage avec sa tribu.
M.I. : On a l'impression que cet album est hyper conceptuel...
M : C'est en fait un « percepte » album. J'ai emprunté ce mot à Gilles Deleuze qui en parlait dans son abécédaire. Le concept appartient aux idées, le percepte est un ensemble de perceptions. Cela correspond bien à ce que j'ai essayé de faire. C'est une proposition visuelle, sonore, plus tout le concept qui va autour. Il y a une fois encore l'idée de dualité, que je ressens depuis toujours et que je mets encore plus en lumière cette fois ci. Il y a beaucoup de tiroirs et de secrets dans ce disque.
C'est de la chanson surréaliste. Ce sont des impressions, des climats. On propose des fresques. A chacun de se faire sa propre histoire, ça n'est pas fermé. Il y a un côté très ludique dans cet album, qui permet d'aller rechercher notre enfance. C'est comme l'idée de l'archéologue. Ce seront ceux qui grattent qui l'apprécieront vraiment, je pense. Je trouve dommage que l'on pré-mache trop les choses pour les gens, aujourd'hui. Il faut se donner un peu de mal.
M.I. : Dans la bio qui accompagne l'album, Marc Borbon évoque « vos voyages et errances nocturnes, à la recherche d'un nouveau cap artistique ». Comment définiriez-vous ce nouveau cap artistique ?
M : A un moment il a fallu un peu de solitude, cela m'a permis de passer un cap. J'image la chose en disant qu'avant c'était l'enfance artistique, et que là, c'est une adolescence artistique, quelque chose de plus radical. J'ai changé. Le M d'hier n'était pas celui d'aujourd'hui. J'ai aussi pris des cours de chant, donc j'ai appris à chanter plus grave, j'ai masculinisé ma voix. Et puis il y a aussi un côté plus sexuel dans ce disque. Des choses que je n'aurais pas pu chanter avant, je pense.
M.I. : Le coffret en édition limitée est un objet assez époustouflant. Vous aviez envie d'offrir beaucoup plus que de la musique à vos fans ?
M : J'aime bien m'amuser. Il y avait l'idée de trouver une réponse artistique à la mutation qu'est en train de vivre le disque. Un CD cristal, ça n'est pas très attirant. Je voulais donc faire un bel objet. Et après, pourquoi ne pas faire quelque chose de ludique, d'interactif... Mais tout cela n'est pas fait dans l'idée de faire le malin. J'ai envie d'aller chercher l'inconnu.
M.I. : Cet album est en « diavision », soit deux films accompagnant chaque morceau. L'univers vidéo vous semblait indissociable du contenu sonore ?
M : J'ai décidé, pendant que je composais, que j'enregistrais ou que j'arrangeais les chansons, de filmer mon quotidien, sans faire aucun lien avec les chansons mais pour donner un état d'esprit, une humeur, un climat. C'est à ce moment là que ma grande sœur Emilie s'est imposée car seul je n'aurais rien pu faire, ça aurait été trop expérimental et ennuyeux. Elle m'a donc aidé à le rendre plus digeste.
M.I. : Egalement, quatre autres titres répondant à ceux de l'album sont accessibles via un lien internet, Lettres à Tanagra. Ca ne fait pas un peu beaucoup d'artifices ? Pourquoi ces titres ne sont ils pas intégrés à l'album ?
M : C'est une façon de ne pas être conditionné. Ca n'est pas parce que les gens ne le font pas qu'il ne faut pas le faire, selon moi. Et par ailleurs, c'est plus un projet de fond que de forme. C'est l'idée de se dire qu'il y a plusieurs façons d'appréhender la musique. Il faut s'investir, dompter ce disque. Il permet plusieurs expériences, mais à long terme. C'est un disque qui nécessite plusieurs écoutes. J'avais envie d'intriguer les gens. Avec toutes les expériences qu'il y a dedans, c'est un disque qui durera un peu. Je n'avais pas fait de disque depuis 6 ans, je voulais donc que celui-ci ne s'écoute pas une fois pour ensuite être rangé sur une étagère. Il y a une certaine partie des gens qui ont besoin de contenus, d'expériences, et ce disque est pour ces gens là. Je suis moi-même quelqu'un de curieux et ce disque est un objet pour curieux.
M.I. : Dans ce coffret on retrouve une page proposant les sonneries officielles de Mister Mystère. Ca ne vous gêne pas que vos titres soient utilisés comme sonnerie de teléphone ?
M : Les choses ont changé. SFR peut être vu comme la Fnac d'hier, ou la sonnerie de téléphone, comme l'ancien jingle radio. J'aime bien les contraintes. Se dire qu'en quelques secondes il faut faire une sonnerie, ça n'est pas le plus excitant des projets mais ça ne me dérange pas de le faire. Cela fait partie de la réalité de notre époque.
M.I. : C'est aussi une façon de diversifier ses revenus en ces périodes difficiles...
M : Je n'ai jamais eu comme but de vendre des disques. J'ai la chance, énorme, de faire des concerts. C'est cela ma réalité. Alors effectivement il y aujourd'hui plusieurs moyens d'engranger des revenus, par le biais d'autres sources comme le merchandising ou la publicité. Donc faire du merchandising, pourquoi pas, mais il faut que l'objet soit beau, que l'image soit jolie, que la qualité soit là. La contrainte ne me gêne pas, tant qu'elle n'est pas incohérente.
M.I. : Etant donné que les chiffres de vente ne sont plus ceux d'il y a six ans, à partir de quels chiffres Barclay et vous vous sentirez-vous satisfaits ?
M : Je me charge de la qualité, et non de la quantité. C'est une chose qui m'effraie un peu, les chiffres. Chez Barclay, ils le savent. Ma mission est de faire de mon mieux artistiquement parlant. Après, je pense qu'eux se sont fixé des chiffres à partir desquels ils ne perdront pas d'argent.
M.I. : Les dates de votre tournée sont également disponibles dans le coffret. Vous serez sur les routes tout le printemps. Est-ce qu'aujourd'hui vous avez le sentiment que la scène est encore plus importante, notamment du fait que le CD se vend moins bien ?
M : Le disque est le scénario, la thématique qui va vivre après. La scène est la vie, l'évolution. Ce sont deux choses totalement différentes. Il y a des gens qui ne sont bons que dans l'un. J'aime les deux mais si je devais choisir, j'irais vers la scène. C'est d'ailleurs ce qui m'a fait connaître, plus que les disques. Et pour moi, c'est vraiment le fondement. Et ce qui est troublant, c'est que le disque sort aujourd'hui en digital (interview réalisée le 31 août, NDLR), donc les gens ne savent pas du tout ce qu'il contient, et pourtant tous les concerts déjà mis en vente sont complets ! Il y a un affectif, qui montre que les gens n'oublient pas. C'est d'ailleurs assez intimidant.
M.I. : Est-ce que vous prenez le même plaisir lorsque vous accompagnez Vanessa Paradis sur sa tournée que lorsque vous défendez votre projet ?
M : Je me sens plus à l'aise quand je fais les choses pour moi car c'est total, il n'y a pas de compromis. Il y a des choses que je ne fais pas sur scène quand j'accompagne un autre artiste, pour le laisser s'exprimer totalement. Mais j'adore faire de la guitare pour les autres. C'est plus léger, plus facile.
M.I. : Avez-vous des collaborations en cours avec des artistes ? Et y en a-t-il avec qui vous rêveriez de travailler ?
M : J'ai la chance de faire quelque chose à Taratata avec General Elektriks et voilà quelqu'un avec qui j'aimerais beaucoup travailler. Il y a Yodelice aussi, avec qui j'ai déjà un peu collaboré. Après, pourquoi pas Stevie Wonder ou Paul McCartney !!
M.I. : Et quels sont les artistes que vous écoutez en ce moment, ou que vous avez écoutés pendant la maturation de l'album?
M : J'écoute assez régulièrement Philippe Jarousky, ce chanteur d'opéra à la voix puissante. J'écoute aussi Fauré. De grandes mélodies. Revenir à la source mélodique. Et puis sinon, récemment j'ai eu la chance de récupérer l'intégrale de Gainsbourg. Ca ne fait jamais de mal d'écouter un peu de Gainsbourg, et notamment Melody Nelson. J'ai aussi beaucoup écouté General Elektriks, justement. Et le dernier album de Mathieu Boogaerts, I love you. C'est pour moi un repère, Mathieu. Il a toujours un côté très novateur, sans compromis. Même si ce disque a pu surprendre, et n'a pu eu l'accueil du public qu'il méritait... Il est vraiment à l'image de son côté créatif.
M.I. : L'actualité de la rentrée sera encore la loi Hadopi. Quelle est votre position sur le sujet du téléchargement illégal?
M : En général, quand on touche à la politique je ne me prononce pas, parce que je ne veux pas faire de bavardage, être dans le faux débat. Il n'y a pas de réponse valable selon moi à cette situation. Donc, j'essaie dans ces cas là de trouver mes propres réponses. A l'heure d'aujourd'hui, de proposer un coffret collector avec tout ce contenu, pour un prix vraiment raisonnable de 25 euros, c'est vraiment faire un maximum pour inciter les gens à aller acheter de la musique, et le reste. Parce que le contenu de ce coffret n'est pas téléchargeable. Je sais que moi, en tant que fan, j'aimerais aller en magasin et dépenser de l'argent pour un objet comme celui là. Je n'aurais pas l'impression que l'on se moque de moi. Mais il est vrai que j'ai la chance d'avoir les moyens de faire ce genre de choses. Plus particulièrement sur la loi, il y a une dualité qui me fait dire, d'un côté, personne n'entre dans une boulangerie, prend trois croissants et puis s'en va sans être inquiété. Et d'un autre côté, j'ai envie que même les gens qui n'en ont pas les moyens aient accès à ma musique. Mais il me semble qu'entre l'artiste et son public, il y a une relation qui s'instaure. Et moi, j'ai confiance en cela. J'ai confiance en mon public.
Propos recueillis par Maud Philippe-Bert
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