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INTERVIEWS - ARTISTES

Kassav'

Kassav' Après avoir enregistré quinze albums et tourné dans le monde entier, le groupe à l'origine du zouk célèbre cette année ses trente ans de carrière. On fait le bilan avec Jacob Desvarieux à un mois de la Nuit créole, qui se tiendra au Stade de France, le 16 mai.

Musique Info : Qui a eu l'idée de cette nuit créole ?
Jacob Desvarieux : C'est nous. Nous avions joué au Zénith une cinquantaine de fois, et à Bercy, donc nous avons pensé au Stade de France. Nous les avons contactés et ils avaient cette idée de Nuit Créole. Nous serons le premier groupe français à nous y attaquer.

MI : Comment va se dérouler le concert ?
J. D. : Il y aura une première partie avec le chanteur de ragga guadeloupéen, Admiral T. Puis Kassav' avec des invités : Akiyo, un groupe de carnaval assez engagé composé d'une quarantaine de personnes. Il y aura un groupe de gospel, ils sont une quarantaine aussi, un steel band composé d'une trentaine de musiciens, et des surprises.

MI : Pour cet anniversaire allez-vous proposer d'autres dates en France, dans le monde ?
J. D. : Nous serons à Abidjan début mai, puis en Europe, aux Antilles, dans les Caraïbes, bref un peu partout. En fait, nous attirons plus de monde à Amsterdam ou à Lisbonne qu'à Toulouse ou à Lyon, donc nous circulons ! En Angola, nous avons par exemple rempli deux jours de suite le stade où le Pape a fait sa messe récemment.

MI : Vos carrières en solo constituent-elles une des explications à votre longévité ?
J. D. : Oui, obligatoirement. Dans la plupart des groupes, il y a une tête d'affiche et c'est la même personne qui fait tout. Nous, nous sommes cinq ou six personnes à composer et écrire. C'est un avantage : cela apporte une diversité dans nos productions. Mais sur un album chacun ne peut faire que deux ou trois chansons que nous allons jouer pendant deux ou trois ans. Cela peut devenir frustrant à la longue. Les carrières solo permettent donc de faire d'autres expériences, et si les titres remportent du succès, nous les jouons sur scène avec Kassav'. Tout le monde est content et cela nous permet de rester ensemble sans nous mordre le nez !

MI : Quel est le rythme de sorties des albums de Kassav' ?
J. D. : Cela a changé avec le temps. À nos débuts, nous faisions un album par an et nous touchions uniquement la communauté antillaise. Ensuite, le public s'est élargi à l'Afrique puis à l'Europe, aux Etats-Unis... Donc cela a allongé la durée entre deux sorties d'albums. Maintenant, nous sortons un album tous les deux ou trois ans.

MI : À la fin des années 80, au début des années 90, il y a eu un engouement autour du zouk en métropole. La vague a diminué ensuite. Quelles conséquences cela a eu pour vous ?
J. D. : Nous ne l'avons pas vraiment vécu comme cela dans la mesure où nous ne jouons pas qu'en France. Ce n'est pas le pays où nous rassemblons le plus de monde. Dans les années 80, nous avons vendu beaucoup de disques (nous avons eu notre premier disque d'or en 1986), parce que nous passions beaucoup à la télé. Les médias s'intéressaient beaucoup à nous. Par la suite, nous avons eu moins d'exposition mais nous déplacions toujours autant de monde, voire plus, et encore davantage à l'étranger. Donc nous n'avons pas vraiment senti la différence.

MI : Quels sont les pays où cela marche le mieux ?
J. D. : Le Pays-Bas, la Belgique, le Portugal, les Etats-Unis, le Canada, les Caraïbes, quasiment toute l'Afrique, les pays francophones et lusophones. Nous avons fait des escapades au Japon, en Russie où nous avons réuni jusqu'à 90 000 personnes.

MI : Aujourd'hui où êtes-vous basés ?
À Paris. C'est plus simple pour tourner à l'étranger. Si nous voulons aller à Hong-Kong c'est direct, alors que depuis les depuis les Antilles c'est plus compliqué.

MI : Vous avez créé votre label, Zouk, il y a quelques années. Comment cela se passe aujourd'hui ?
J. D. : On ne peut pas vraiment parler de label puisque nous ne produisons pas d'autres artistes, seulement nos albums. À une époque, nous avons produit deux ou trois artistes que nous aimions bien, mais nous avons dû arrêter faute de temps.

MI : En terme de ventes quels sont les plus gros marchés ?
J. D. : Ce sont forcément les pays industrialisés, où nous travaillons avec différentes sociétés de distribution (Up Music/Warner en France, Ndr). Dans les pays en voie de développement, ce sont les pirates qui vendent les disques et ils en vendent même plus que dans les pays industrialisés. Dans ces pays où on remplit des stades de 50 ou 80 000 places, on peut supposer qu'on a vendu des disques et quand on regarde les chiffres officiels c'est ridicule. Cela explique le fait qu'il y a des artistes africains qui attirent beaucoup de monde mais dont on n'entend pas parler en Europe parce qu'ils ne peuvent pas dire j'ai vendu 100, 200 ou 500 000 disques. Pourtant, quand ils arrivent en France, le public vient de toute l'Europe et ils remplissent Bercy dans l'indifférence des médias.

MI : Justement, concernant le zouk et les musiques caribéennes, les artistes ont souvent du mal à être exposés. Comment vivez-vous cela ? Êtes-vous mieux lotis dans d'autres pays ?
J. D. : Oui cela se passe mieux à l'étranger. Par exemple, avons été programmés aux Francofolies à Montréal plusieurs fois, et en France cela doit faire vingt ans que nous ne sommes pas allés à La Rochelle. Ici, les médias ont un peu de mal à se situer par rapport à nous mais je pense que cela va évoluer. La situation est la même dans le cinéma. J'ai assisté à la projection du film La première étoile, et c'est la première fois que je vois un artiste noir francophone dans un premier rôle. Dans les milieux artistiques, les Antillais sont très présents mais on a du mal à les voir dans les médias. Ou alors il faut qu'ils se fassent passer pour des américains, qu'ils fassent du rap, du rock... Dans ce cas là, ils sont acceptables. Il y a également une sous-représentation au sein des partis politiques. On dirait qu'on constitue 0,001 % de la population.

MI : En plein débat sur la loi création et internet, quel regard portez-vous sur les changements que connaît l'industrie musicale ?
J. D. : Je trouve dommage que l'arrivée d'internet n'ait pas été anticipée. Aujourd'hui, on essaie de légiférer mais à mon avis ce ne sera pas très efficace. Je pense que beaucoup d'artistes vont disparaître car il n'y aura plus de moyens pour les produire. Les premiers concernés seront les artistes antillais. Je ne parle pas de Kassav' mais des autres groupes. Il y a beaucoup d'artistes là-bas, mais l'industrie du disque y est vraiment très fragile et à partir du moment où les gens peuvent télécharger illégalement et à leur guise, ce sont les plus petits qui en paieront les conséquences.

MI : Quelles mesures préconisez-vous ?
J. D. : Ce que propose le gouvernement n'empêchera pas le téléchargement. Ceux qui veulent télécharger continueront de le faire, car pour eux la musique est gratuite. On revient cent ans en arrière : la musique n'est pas considérée comme un travail mais comme un passe temps qu'on ferait le week-end. Aujourd'hui, les gens trouvent normal de payer pour une connexion internet mais pas pour de la musique. Je veux une solution claire : soit on sanctionne, soit on ne sanctionne pas. Je pense qu'il faudrait qu'il y ait des sanctions comme pour toute infraction. Si on dit la vitesse est limitée à 50 KM/H, et si vous êtes au dessus vous avez immédiatement une amende et au bout d'un moment vous allez arrêter.
Propos recueillis par Sébastien Peyraud


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