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INTERVIEWS - ARTISTES

Juliette Gréco

Juliette Gréco Avec Je me souviens de tout, un disque sur lequel se croisent les plumes de jeunes auteurs français, d'Olivia Ruiz à Abd Al Malik, Juliette Gréco couronne une carrière d'interprète débutée il y a 60 ans dans les clubs de Saint-Germain-des-Près.

Musique Info : Votre nouveau disque s'intitule Je me souviens de tout... Vous souvenez-vous vraiment de tout ?
Juliette Gréco : De tout ce que je veux, ce n'est pas pareil. Je gomme, sauvagement, je tue. Les gens, les choses, ceux qui m'ont trahi, qui ont trahi ceux que j'aime. Je ne les vois plus, je ne les perçois plus, c'est un sentiment intense. Je passe à côté d'eux mais je ne les vois pas. On me dit : « T'as vu, y'a untel ? ». Non, je ne vois pas. Je ne suis pas cruelle, mais je suis féroce. Je suis un animal sauvage, la vie m'a rendue ainsi. Alors qu'on pourrait croire que je suis civilisée...

M. I. : Comme vous l'avez fait par le passé avec Jacques Brel ou Serge Gainsbourg, vous chantez sur ce disque des textes de jeunes auteurs comme Olivia Ruiz ou Abd Al Malik. Comment êtes-vous entrés en contact avec ces plumes ?
J. C. : Je ne suis pas allé les chercher. Olivia est venue à la maison, elle m'a apporté deux textes, je les ai pris tout de suite. Quant à Malik, il travaillait avec mon mari, Gérard Jouannest, et il se trouve qu'on a été en contact par ce biais. On s'entend, on se respecte, et il m'a proposé deux textes.

M. I. : En tant qu'interprète, quel rapport entretenez-vous avec les textes que vous choisissez ?
J. C. : C'est un rapport passionnel et immédiat. Je lis le texte, et si je m'entends, je prends. A la base, il y a la qualité du texte, le sens, et le pourquoi on choisit de se battre pour telle chose. C'est extraordinairement profond et personnel. Après, je pratique, je lis, je vais derrière les mots, je fouille, je cherche et trouve, souvent, des choses que les gens ne savent pas qu'ils ont écrites. Je me sens utile et profondément heureuse de pouvoir servir le texte et la musique. L'interprétation est quelque chose d'intime. On prend un texte, on le met à l'intérieur de soi, on vit avec, ça vous passe dans le sang, dans la sueur, dans le corps, puis ça sort par la bouche. Ma bouche n'est pas commode, d'ailleurs. Il y a des choses qu'elle savoure, mais aussi des choses qu'elle ne peut pas dire. Et là, c'est rédhibitoire, c'est à l'auteur de modifier ses mots.

M. I. : Vous avez 82 ans, dont une soixantaine passées sur scène. Que retenez-vous de l'évolution de l'industrie du disque durant votre longue dernières années...
J. C. : C'est de plus en plus une véritable industrie, au même titre que l'automobile, les aciéries, le charbon. Comme elles, elle traverse une crise profonde, parce qu'elle fonctionne de la même manière. A l'époque où j'ai débuté, nous étions des artisans. Tout ça remonte à l'époque de Philips, dont j'étais, avec Georges Brassens, la première signature. M. Philips, qui était très malin, vendait des ampoules, des fers à repasser, des choses très utiles, et s'est dit qu'il pouvait se servir de la chanson pour faire passer sa promotion. Nous, nous étions des électrons libres, des fous-furieux, des passionnés. Aujourd'hui, je suis resté la même, mais nous avons des impératifs : il faut vendre. A l'époque, Philips s'en foutait, c'était assez folklorique...

M. I. : C'est devenu plus exigeant ?
J. C. : C'est devenu ce que ça devait devenir, avec ce que ça comporte de bon, mais aussi de discutable. Ce que je veux dire c'est qu'il faut vendre, vendre des millions de disques, sans quoi cette industrie va mourir. Or, plus personne ne vend, à part peut-être Olivia Ruiz et Malik, ce qui me remplit d'aise. Moi-même, je ne suis pas une vendeuse de disques exemplaire.

M. I. : Ressentez-vous, malgré votre statut, une pression accrue, des scores à atteindre ?
J. C. : Non, je n'ai jamais eu ce rapport avec les maisons de disques. Il y a toujours eu beaucoup de tendresse, d'amour, d'amitié avec les gens avec qui je travaille. Je crois aussi que j'ai eu la chance de leur faire peur, dès le départ ; Une belle chance que j'ai soigneusement cultivée et arrosé tous les matins. Ils se disaient : « Elle va nous volez dans les plumes, donc il vaut mieux la laisser faire ». Ce qu'ils faisaient, parfois avec beaucoup d'étonnement. Aujourd'hui, je travaille avec Jean Philippe Allard, chez Polydor et certaines choses me rappellent la toute petite industrie d'autrefois, j'aime cette atmosphère. On y retrouve des gens comme Brigitte Fontaine, comme moi, mais aussi des jeunes...

M. I. : Parmi les accélérateurs de la crise du disque, de nombreux professionnels considèrent internet comme un élément majeur. Pour y remédier, la loi Hadopi est sur le point d'être adoptée. Quel est votre point de vue sur cette question ?
J. C. : Les pertes liées au téléchargement sur internet sont énormes. Humainement, pour les musiciens, c'est une crise grave. Mais je pense sincèrement que les enfants ne se rendent pas compte des dommages. C'est comme un bonbon que l'on vole, ça n'a pas de sens, pour eux, d'être poursuivi. Les musiciens vont mourir de faim, mais on ne l'a pas expliqué aux enfants. La manière dont ils consomment leur musique fait qu'ils ne savent pas ce qu'il y a derrière le son. Il faut expliquer.

M. I. : Quitte à les punir sévèrement ?
J. C. : Je ne suis pas aussi radicale. Je ne suis pas convaincue que les amendes ou les coupures soient la bonne solution. Je comprends que les gamins aient pu profiter de la gratuité, mais il faut leur expliquer qu'il s'agit d'un système économique qui ne peut fonctionner de cette manière. Je suis pour la parole. Ils ne sont pas sourds, ils comprendraient.

M. I. : Vous êtes l'une des signataires, aux côtés de Pierre Arditi ou Maxime le Forrestier, d'une lettre ouverte à l'attention de Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, dans laquelle vous manifestez votre incompréhension face à son opposition farouche à Hadopi. Comment avez-vous accueilli la manœuvre des députés socialistes au moment du vote ?

J. C. : Je suis à gauche, désespérément à gauche. Un peu désespérément... Je suis à gauche, mais j'ai trouvé que la manœuvre était minable. Ces députés feraient mieux d'assister aux séances. Paradoxalement, les députés de la majorité ont quant à eux cru que tout était acquis. Le danger, c'est le pouvoir. Quand on est au pouvoir, on pense que tout est acquis. Il n'y a pas plus grisant, mais il n'y a pas plus dangereux. 

M. I. : Vous qui avez débuté en 1947, êtes directement concernée par une directive européenne qui étend la durée de protection des droits voisins à 70 ans, contre 50 ans auparavant. Que ressent-on lorsque l'on ne perçoit plus aucun droit sur des enregistrements réalisés au début de sa propre carrière ?
J. C. : C'est injuste, bien sûr, car je suis encore là. Pour autant, je ne me retourne pas. Quand un disque est fini, je ne l'écoute plus. Mon dernier disque, je vais l'écouter jusqu'en juin pour apprendre mes leçons, préparer le concert, mais après ce sera fini. Ca a deux pattes, ça marche dans la rue, et c'est terminé, a appartient aux autres. Une chanson devient vivante quand on la partage. Ce qui n'empêche que les auteurs vivants ont besoin de vivre, de s'occuper de leurs enfants, de leur famille et d'eux-mêmes.

M. I. : Tous les articles vous concernant évoquent Saint Germain des Prés, Boris Vian, Miles Davis. Est-ce que cette histoire a le même sens aujourd'hui ? Etes-vous restée la même femme ?
J. C. : Saint Germain des Près n'a plus tout à fait le même sens, bien entendu. Mais ce que j'ai vécu dans St Germain des près est resté le même. Tout est en moi, tout ce que j'ai vécu vit encore en moi, je suis comme un coffre-fort. Je suis la même femme qu'à l'époque, j'ai une part d'enfance indestructible, une reconnaissance infinie envers tous ces gens.

M. I. : Le temps n'a donc aucun effet sur vous ?
J. C. : Physiquement, si. Mais sur mon mental, aucun effet. C'est épouvantable, je m'en fous complètement. Il y a un mois, on m'a dit : « Ca fait 60 ans que vous chantez, c'est un anniversaire à fêter »... 60 ans que je chante ? Je ne m'en étais pas aperçu. C'est comme ça. Je souffre je souffre, j'avance, j'avance, et voilà. Et puis je m'arrête, je regarde, j'écoute et j'entends.
Propos recueillis par Thomas Blondeau


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