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INTERVIEWS - ARTISTES

Johnny Hallyday

Johnny Hallyday Après 50 années passées entre la scène et les studios, Johnny Hallyday annonce Tour 66 comme sa dernière tournée. L'occasion pour l'ultime superstar française de revenir sur une carrière aussi brillante que mouvementée.

Musique Info : Vous présentez Tour 66 comme votre ultime tournée. Qu'est-ce qui fait qu'après 50 ans sur scène, on décide d'arrêter ?
Johnny Hallyday : Un ras-le-bol des hôtels, de ces longues tournées... Partir un an sur les routes, me retrouver tout seul à 5h du matin dans une chambre d'hôtel, c'est quelque chose que je ne veux plus faire. Je laisse ça aux jeunes de 20 ans. J'ai envie aussi de prendre un peu le temps de vivre, ce que je n'ai pas vraiment eu le temps de faire durant les 50 dernières années... J'ai envie de vivre plus pleinement ma vie d'homme, avant qu'il ne soit trop tard.

M. I. : Qu'est-ce que votre vie d'artiste vous a volé ?
J. H. : Mes deux enfants, Laura et David... J'étais sur la route tout le temps, je ne les ai pas vraiment vu grandir, je ne les voyais qu'épisodiquement. Ca m'a souvent rappelé, douloureusement, les rapports que j'avais, ou que je n'avais pas, avec mon père, que j'ai rencontré pour la première fois quand j'avais 20 ans. J'ai fini par me dire me suis dit que la vie est trop courte, que je ne voulais pas rater ça une nouvelle fois. Je ne suis pas allé chercher deux petites filles au Vietnam pour les voir une fois tous les six mois.

M. I. : De quelle manière se remet-on en cause au terme de 50 ans de carrière ?
J. H. : Musicalement, c'est incessant. Actuellement, je suis déjà en train de réfléchir au prochain album que je voudrais faire avec Warner, qui serait un disque plus big band, plus coloré, un peu à la Sinatra... Le répertoire français est extraordinaire, et je voudrais l'adapter dans une ambiance jazz, un peu crooner. Il y a plein de chansons que l'on peut adapter dans ce style notamment « Avec le temps », de Léo Ferré, que j'ai toujours voulu chanter. Il faut parvenir à transformer, à les tourner à mon style, mais les textes sont là, les mots aussi, et c'est formidable.

M. I. : Lorsque vous avez commencé, vous avez plutôt pioché chez les anglais et chez les américains, plutôt que chez les français...
J. H. : Oui, parce que lorsque j'ai commencé, il n'y avait pas de compositeurs en France qui écrivaient ce genre de musique, donc on était un peu obligé de piocher chez ceux qui le faisaient. Les anglais ont commencé à faire du rock n'roll bien avant nous... Il y avait Cliff Richard, Lonnie Donegan, qui faisait du skiffle, mais qui se rapprochait du rock'n'roll. Il y en avait plein.

M. I. : Vous viviez les oreilles bloquées sur anglo-saxons ?
J. H. : Bien sûr. J'avais la chance d'être connecté avec les Etats-Unis, puisque j'ai été élevé par un américain, un danseur qui s'appelait Lee Halliday -et c'est d'ailleurs de là que j'ai repris mon nom. Sa famille était de Tulsa, Oklahoma, et sa fille m'envoyait tous les premiers disques de rock n'roll, bien avant qu'ils ne sortent en France. J'avais tous les Eddie Cochran, Bill Haley, Gene Vincent. Je me souviens qu'Eddy Mitchell, avec qui on se retrouvait tous les dimanches au Golf Drouot, venait chez moi pour écouter tous ces trucs. Je filais des disques au Golf Drouot, d'ailleurs, parce qu'ils étaient alors introuvables en France à l'époque. Ils les mettaient dans le juke-box et on dansait là-dessus.

M. I. : Comment avez-vous vu évoluer le monde du disque durant votre longue carrière ?
J. H. : Bon, c'est vrai qu'il y a une crise du disque, qui s'est précipitée avec internet, mais je vois que les maisons de disques sont en train de se positionner sur ce secteur et c'est une bonne chose. Cet outil internet fait beaucoup évoluer les choses. On voit des chanteurs qui commencent à faire des cartons rien qu'à travers ce média, qui n'ont pas de maison de disque au sens traditionnel. Je trouve ça très courageux, parce qu'ils ont payé eux-mêmes leurs séances de studio. A mon avis, l'industrie du disque va évoluer vers ça, de toute façon, puisqu'on ne peut pas imaginer un monde sans musique. Silence total, non, ce n'est pas possible.

M. I. : Internet pose aussi la question du piratage, qui a motivé l'adoption par le parlement de la loi Hadopi. Quelle est votre position dans ce débat ?
J. H. : Je trouve que le piratage est la pire des choses. Aux Etats-Unis, la loi punit très sévèrement ce genre de pratique, ça peut aller jusqu'à des peines de prison... Ce qui est peut-être un peu exagéré, d'ailleurs, mais dans le fond, l'oeuvre sur laquelle travaille un artiste est son gagne-pain, comme le pain pour un boulanger. Si on le leur vole, avec quoi vont-ils vivre ? Le fait qu'on puisse acheter des chansons sur internet c'est très bien, mais le voler sans rétribuer c'est inadmissible. C'est quelque chose que je ne ferai jamais.

M. I. : Vous achetez en ligne ?
J. H. : Pas vraiment. Je pourrais, bien entendu, mais j'aime aller en magasin, regarder la pochette, regarder derrière le disque pour savoir qui joue, qui est l'ingé-son... Le côté Collector m'intéresse. J'aime bien pouvoir m'y replonger, j'aime le côté « objet ». Je suis plus « album » que « chanson à l'unité ».

M. I. : Suite à votre départ d'Universal Music, en 2004, votre label durant 46 ans, la justice vous a privé de l'exploitation de votre catalogue. Que ressent-on face à une telle décision ?
J. H. : C'est comme ça, on ne change pas les lois. En revanche, je considère que la plupart des chansons que j'ai enregistrées et qui sont devenues des succès, l'ont été grâce à moi. « Que je t'aime » en est un très bon exemple : « Quand mon corps sur ton corps / Lourd comme un cheval mort... », je ne vois pas qui d'autre que moi peut chanter ça. Je me souviens même qu'Eddy Mitchell m'avait dit : « Mais t'es fous tu vas pas chanter ça ! » Je considère donc qu'il y a une part de ça qui me revient. C'est moi qui ai trouvé ces chansons, ce n'était pas Universal qui me les proposait. C'est aussi moi qui les ai portées, enregistrées, et qui en ai fait des succès. La justice a décidé que les droits appartenaient à Universal parce que ce sont eux qui ont payé les séances, d'accord, c'est pas un problème. Ils gardent leur catalogue. Ce sont mes succès, je touche des royalties sur les passages radio ou sur les disques qu'ils ressortent, et c'est très bien comme ça. Aujourd'hui, je suis très bien avec Warner. Je ne regrette rien, au contraire. Je me sens un homme libre.

M. I. : Qu'est-ce qui a motivé la rupture avec votre ancienne maison de disque ?
J. H. : Vous savez, c'est comme les mariages qui durent trop longtemps... Au bout de 30 ans, la passion n'y est plus, on ne se comprend plus de la même manière. Ce n'était même pas des questions d'argent, plutôt des désaccords par rapport à la musique. Pour vendre plus, ou soit disant plus, il y avait certaines obligations, faire une musique ou des chansons que je n'avais pas envie de faire. Tout ça fait qu'on se fatigue. Quand j'ai rencontré Thierry Chassagne, et que je lui ai parlé de musique, il m'a répondu « musique ».

M. I. : Le premier projet que vous avez proposé à Warner, un disque de blues, n'était peut-être pas le projet qu'ils attendaient ?
J. H. : Justement, le problème avec Universal a surtout commencé lorsque j'ai commencé à évoquer l'enregistrement d'un album de blues. On m'a dit : « Ca ne marchera jamais, on s'y oppose ! ». Or, j'ai quand même le droit de décider ce que je chante ! Je leur ai alors répondu que j'allais le faire moi-même, mais là encore, ils m'ont dit : « Tu n'as pas le droit, parce que tu appartiens à Universal ». Ce mot « appartenir » m'a dégoûté, il m'a fait peur, et c'est à ce moment que j'ai pris ma décision. Et quand j'ai proposé le disque de blues à Warner, ils m'ont dit : « Tiens, c'est une bonne idée ». Voilà la différence. Universal pensait qu'on ne vendrait pas plus de 100.000 exemplaires, mais on en a vendu plus de 650.000, ce qui n'est pas mal pour un disque de blues en France.

M. I. : Vous n'écoutez que du blues ?
J. H. : Non, mais ça fait partie de ce que j'écoute, bien entendu. Moi, mon rêve ce serait qu'un jour, le blues marche en France. Il est difficile d'accrocher le public français avec cette musique. C'est très américain, assez particulier comme culture.

M. I. : La musique n'a-t-elle pas le même rôle en France ?
J. H. : Je crois que si, car ça reste de la musique populaire, mais ce n'est pas la même musique, parce qu'elle exprime une culture différente. Le blues vient des champs de coton, de l'esclavage. Les noirs y exprimaient leur misère, leur joie leur peine. Quand je vais à NYC, je passe du temps dans les églises de Harlem, le dimanche, où ils chantent des negro spirituals. C'est extraordinaire. Après, tout le monde se retrouve dans les petits restos de quartier de l'église, ou on mange du cajun, du barbecue chicken... C'est une autre culture, ils sont élevés et grandissent avec ça. Nous on est élevés différemment, on mange du bœuf bourguignon et on fait une autre musique.

M. I. : Lorsque ça se mélange, ça donne ce disque de blues que vous avez fait ?
J. H. : Voilà ! Mais en réalité, je n'ai pas fait exactement le disque de blues que je voulais. J'aurais bien fait un truc traditionnel, marqué par le Sud, mais ça aurait été moins abordable pour le public français. J'ai fait quelques concessions par rapport à la France, sinon ça aurait intéressé 200 personnes. Ca aurait intéressé les musiciens plutôt que mon public.

M. I. : Vous en avez envie ?
J. H. : Oui, je pense que je le ferai un jour, mais ça sera pour mon pur plaisir personnel. Bien entendu, je ne demanderai pas à Warner de le faire, je mettrai mon argent, parce que eux ils veulent aussi vendre du disque, quand même... (rires).

M. I. : A quoi attribuez-vous votre longévité ?
J. H. : C'est une question d'envie, comme me l'a écrit Jean-Jacques Goldman, « Donnez moi l'envie d'avoir envie »... Et j'ai l'envie.

M. I. : Avez-vous la sensation que ce genre de carrière est encore possible dans l'industrie du disque telle qu'elle est aujourd'hui ? Peu de jeunes artistes ont l'aura ou le début de carrière que vous aviez à cet âge...
J. H. : Il suffit de tomber sur le bon, ça viendra. Il y aura un jour, lorsque l'on ne s'y attendra pas, un petit gars, qui commencera très fort à 17 ans et qui fera une grande carrière. Il faut y croire. Moi j'y ai toujours cru. Quand j'ai commencé, les critiques disaient que je durerais un été. Ca fait 50 ans que je fais des étés, et même des hivers !

M. I. : Vous êtes effectivement arrivé là où on ne vous attendait pas. Vos premiers succès étaient des chansons alors que vous vous destiniez au cinéma ?
J. H. : Oui. Je faisais quelques bals le dimanche après-midi, mais c'était avant tout pour me payer des cours de comédie, je prenais des cours rue Blanche, dans le cours de Mary Marquet. Un jour, Jacques Wolf m'a remarqué, et m'a proposé un contrat avec un peu d'argent. Je l'ai fait en partie pour me payer des cours de comédie. Et puis finalement, le 45 tours a très bien marché, et je suis devenu connu pour ça !

M. I. : Vous avez cependant réussi à vous faufiler devant les caméras...
J. H. : J'ai fait beaucoup de films, mais pas toujours ceux que je voulais faire. On me proposait souvent des scénarios dans lesquels j'interprétais un chanteur, mais ce n'était pas mon but. Je ne voulais surtout pas faire une carrière d'acteur à la Elvis Presley. Plus tard je suis parvenu à faire des films plus plausibles, comme L'homme du train, Conseil de famille, Détective, et maintenant Vengeance. J'ai actuellement quelques propositions de ce type aux Etats-Unis, et c'est une des raisons pour lesquels je vais arrêter la scène.

M. I. : Quel souvenir garderez-vous de ces gigantesques tournées ?
J. H. : Le public ! Il fait partie intégrante de ma vie. J'ai la chance d'avoir des gens qui me suivent depuis le début, qui ont mon âge, mais qui ont aussi des enfants à qui ils ont fait écouté du Johnny et qui sont à leur tour devenus fans. Et ces enfants ont aussi des enfants, qui viennent aux concerts.

M. I. : N'avez-vous pas envie, parfois, de descendre seul dans un petit club, avec une guitare ?
J. H. : Oui, mais ce sera pour plus tard, à Los Angeles sans doute. On aimerait bien monter un petit groupe, avec notamment Dave Stewart, jouer dans des petits clubs, des trucs comme le Roxy. Ce serait vraiment par pur plaisir.

M. I. : Vous êtes vous déjà dit, en entendant une chanson : « Mince, celle-là, c'est moi qui aurais du la faire ! » Ressent-on parfois ce genre de frustration ?
J. H. : Oui, ça m'est arrivé. « Je l'aime à mourir » de Cabrel est une chanson que j'aurais aimé faire. « Sarbacane » aussi, et d'ailleurs je l'ai faite sur le dernier album. C'est une version très blues, très Sud, avec des guitare slide et Dobro.

M. I. : Comment se fait-il que vous soyez une telle superstar en France, et si peu connu ailleurs ?
J. H. : Les musiciens me connaissent, le grand public moins. Je crois que ça vient de la langue. Et puis je crois que je ne me suis jamais vraiment donné la peine non plus. Aujourd'hui j'ai quelques projets en anglais... Peut-être un truc comme le fait Charles Aznavour, moitié français, moitié anglais. « Que je t'aime »... « How i love you », ça aurait de la gueule en anglais, non ?

Thomas Blondeau


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