Les festivals observent la crise du coin de l'œil
Quand festival rime avec pradoxal
Qu'est-ce qui pourrait bien épargner le spectacle vivant de la crise financière, qui entraîne depuis plusieurs mois un repli de la consommation et du moral des Français ? Rien. Et la table ronde organisée par Musique Info en mars dernier, réunissant un échantillon de producteurs et de salles de spectacles, abondait dans ce sens. « L'année 2009 sera extrêmement dure et 2010 ne sera pas meilleure », pronostiquait Arnaud Delbarre, directeur de l'Olympia. La Lettre du spectacle, dans son édition du 1e mai, apportait elle aussi son lot de mauvaises nouvelles : baisse de fréquentation des salles, à Paris et en province, annulations à répétition...
Cette tendance aurait logiquement dû déteindre, ne serait-ce que partiellement, sur les festivals d'été. Mais étrangement, la situation semble s'inverser... Premier indice, alors qu'on pouvait s'attendre à un tassement du nombre de festivals, celui-ci s'est stabilisé aux alentours de 1 600 (de juin à août), selon Infoconcert.com. Mieux, cinq nouveaux événements d'importance font leur arrivée dans le paysage estival (voir encadré ci-xoxox), affichant de grosses ambitions.
Puis, pour ceux qui sont déjà à l'heure du bilan, c'est la bonne surprise. Après avoir rencontré des difficultés sur des précédentes éditions, le festival Papillons de nuit, qui s'est déroulé à Saint-Laurent des Cuves (Manche) les 29, 30 et 31 mai, a été sold-out (60 000 entrées) quelques jours avant même l'ouverture du site. « Nous avions écoulé 30 000 billets au 6 mai et affichions complet à peine quinze jours après », détaille-t-on, ravi, au festival. Et ceci malgré une affiche qui, quoique attrayante, était loin de mobiliser l'artillerie lourde. Sur le même week-end, Art Rock, à Saint-Brieuc (Cotes d'Armor) accueillait 66 000 spectateurs et faisait « une nouvelle fois le plein ». Et que dire des nettement plus pointues Nuits sonores à Lyon (Rhone-Alpes), qui sont passées de 57 000 entrées en 2008 à 67 400 (dont 31 100 payantes) cette année ?
Quant aux manifestations qui se tiendront dans les semaines à venir, le moral est au beau fixe. « Avec 119 000 pré-ventes au 28 mai, nous sommes largement en avance sur notre billetterie par rapport à l'an dernier, confie Loick Royant, nouveau directeur des Vieilles Charrues (16-19 juillet à Carhaix), même si les statistiques sont un peu faussées par "l'effet Springsteen". » Pour le festival de Poupet (8-30 juillet à Saint-Malo-du-Bois, Vendée), ce sont carrément cinq dates qui affichent complet alors que le festival se tiendra début juillet. « On n'en revient pas, livre à Ouest France son directeur Philippe Maindron. C'est très rare dans l'histoire du festival. Pourtant, on avait peur de l'impact de la crise et nous avions revu notre budget à la baisse de 15 %. » Enfin, même pour des manifestations de taille plus modeste, les réservations sont au rendez-vous : « Comme tous les ans, nous sommes un peu inquiets, puisque l'on a une grosse pression financière, indique Vincent Mahé, directeur de Couvre Feu (21-23 août à Corsept, Loire-Atlantique), au même quotidien. Pour l'instant, par rapport à l'année dernière, le nombre de réservations a doublé. » Enfin, dans un registre encore différent, on retiendra la nouvelle performance du Paléo Festival (21-26 juillet à Nyon, en Suisse), qui a écoulé toute sa billetterie (soit 210 000 tickets) en à peine deux heures.
La première raison de ces indicateurs positifs est, paradoxalement, celle qui faisait craindre le pire : la crise. « Les gens ont envie penser à autre chose, de se changer les idées, de s'évader du quotidien, et encore plus dans cette période de crise dont on leur rebat les oreilles tous les jours », explique Loick Royant. Mais pourquoi les festivals rempliraient alors que les salles auraient plus de mal ? « On est sur deux business distincts, voilà tout, poursuit L. Royant. Assister à un concert de Lenny Kravitz dans une salle pour 30 € ou 35 € et le voir aux Vieilles Charrues pour le même prix avec dix autres artistes, le choix est vite fait pour le public. » Mais le ratio quantité/prix ne semble pas être le seul et unique moteur de cette fréquentation. Ni même la qualité de l'affiche. « Le public fréquente les festivals pour un ensemble de raisons, explique Thierry Pras, responsable du site Infonconcert.com. Ils viennent pour le site, pour la qualité de l'accueil, la facilité d'accès, et pour toutes les prestations annexes que sont capables de proposer les organisateurs. C'est ça qui fait la différence, par exemple, entre les Eurockéennes et Main Square, ce dernier ayant encore une longueur de retard par rapport à son concurrent malgré une affiche toujours plus alléchante. C'est là-dessus que se fera la différence à l'avenir. »
Aides publiques et privées en berne
Si la crise semble épargner la fréquentation, l'économie des festivals reste menacée. En premier lieu parce que les crédits publics, qui servent souvent au financement de ce genre d'événements, sont en baisse. « Les conventions entre les collectivités territoriales et les festivals ont, souvent, été signées avant la crise, estime Th. Pras. Il n'y aura donc pas d'impact cette année, mais très certainement en 2010 et les années suivantes. » Ce que confirme Mohamed Bahnas, directeur du Furia Sound Festival (4 et 5 juillet à Cergy) : « Notre principal partenaire, la Communauté d'agglomérations, maintiendra sa subvention. Mais c'est une quasi certitude que la Région donnera moins l'an prochain. Et pour les autres, on ne sait rien. En prévision de cela, et pour d'autres raisons liées à nos coûts, nous avons augmenté de 2 € le prix d'entrée cette année. »
« Il y a une très grande différence dans les modes de financement des festivals en France et à l'étranger, poursuit Pierre-Yves Romano, gérant de PyrProd (tourneur de Tryo, notamment). Les tarifs du Festival d'été de Montréal, par exemple, sont nettement moins élevés, mais la prise en charge par les partenaires privés est beaucoup plus importante. Chacun d'eux, de l'opérateur mobile au constructeur automobile, a sa propre scène. A l'arrivée, le billet pour la semaine ne coûte que 35 dollars canadiens. » En France, un festival peut avoir plusieurs dizaines de partenaires privés présents avec chacun leur logo mais leur implication financière est beaucoup moins importante, de l'ordre de 12 % des frais engagés contre 40 % pour certains festivals étrangers. « On est en retard en termes de montage financier et d'intégration des partenaires privés, estime Pierre-Yves Romano. C'est ce qui permettrait de faire vraiment baisser le prix des billets et de faire en sorte que les festivals restent populaires. »
Mais voilà, en France, la tendance n'est pas meilleure du côté des partenaires privés, eux aussi impactés par la crise financière. Le festival réunionnais Sakifo, qui fonctionne quasiment sans aides publiques, ne cache pas sa préoccupation à ce sujet. « Nous avons des sponsors motivés qui nous suivent depuis le début, relate Jérôme Galabert, directeur de l'événement. Mais nos contrats triennaux prennent fin l'an prochain et nous devons les renégocier. Et pour l'un de nos trois principaux partenaires, Peugeot, la situation est assez critique. Concernant les deux autres, rien n'est sûr... » Pour d'autres festivals, ce sont même déjà les partenaires historiques qui ont fait faux bond cette année. Alors, parallèlement, se développe le système des « clubs d'entreprises », qui regroupent généralement des sociétés locales. « La recherche de mécènes est l'une des pistes d'avenir », commente Th. Pras. D'après le CNV, ce poste de financement commence à apparaître très régulièrement dans les budgets des festivals qui font appel à lui pour bénéficier de ses aides.
Ces préoccupations budgétaires interviennent dans un contexte où l'augmentation des charges artistiques reste une réalité. « Les cachets ont été multipliés par deux ou trois ces dernières années », livre L. Royant. Cette tendance, déjà constatée depuis déjà quelques années, ne fait que prendre de l'ampleur : les artistes gagnent moins d'argent sur les ventes de disques et en prennent donc plus sur leurs prestations scéniques. Particulièrement sur les festivals. « Pourtant, ce n'était pas le cas auparavant, le concert en festival étant toujours plus court, constate Th. Pras. Aujourd'hui, il y a toute une catégorie d'artistes qui ne tournent plus qu'en festivals... » Il est pour autant difficile, pour les organisateurs, d'amputer ce poste budgétaire, « car l'affiche est quand même le premier moteur de la fréquentation », estime Mohamed Bahnas. Une équation difficile à résoudre, donc, qui amène les festivals à augmenter le prix du billet de quelques euros (tendance constatée à peut près partout) ou à programmer différemment. « Notre budget artistique n'a pas bougé mais nous nous sommes débrouillés cette année pour programmer plus de groupes qui nous coûtaient moins cher », explique-t-on à Papillon de Nuits.
Le développement peine toujours
Chez les tourneurs, la crise économique ne change, comme pour les festivals, pas fondamentalement la donne de la saison 2009. « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil cette année, indique Christophe Davy chez Radical Production, à Angers (Placebo, Arctic Monkeys...). Globalement, les budgets artistiques se maintiennent, ils n'ont pas augmenté. Mais en tant que tourneur, je ne constate pas de baisse. » Pourtant, si les festivals se plaignent de l'augmentation des cachets, les tourneur regrettent la politique systématique de la tête d'affiche. « Pour 90 % des artistes, nous sommes confrontés aux mêmes difficultés. Nous avons beaucoup de mal à placer des artistes émergents, explique le gérant de Radical, dont la devise est "Book or die". De ce point de vue, la situation n'est pas différente d'il y a deux ou trois ans. La tendance générale voit l'écart se creuser entre les budgets consacrés aux têtes d'affiche et ceux dont bénéficient les artistes moins connus. Il ne reste rien pour les petits groupes. » « La réussite des têtes d'affiche ne doit pas masquer les difficultés rencontrées par les artistes émergents ou intermédiaires, complète Pierre-Yves Romano. Les placer relève de la magie. Nous sommes dans une période d'excès. Il devient de plus en plus difficile de faire du développement artistique. »
Pour Christophe Davy, c'est le public qui finira par trancher. Il est prêt à payer le prix fort pour voir se produire de très grosses têtes d'affiche, comme au festival de Reading en Angleterre. « Le même week-end, le prix des billets de Rock en Seine est inférieur de 50 %, mais les budgets sont moins importants ». En France, la tradition festive des festivals, qu'on ne retrouve pas dans d'autres pays européens, fait cependant qu'on peut « espérer attirer 15 000 à 30 000 personnes avec un plateau artistique intéressant, estime-t-il, sans aller chercher les plus grosses têtes d'affiche, comme aux Eurockéennes de Belfort. » Avant de mettre en avant la vitalité du marché français, qui, selon lui, est une chance. « Il y a beaucoup de festivals actifs dans des capacités de 3 000 à 10 000 personnes. Certains disparaissent, mais il n'y a pas vraiment de crise des festivals. C'est une caractéristique française, qui peut s'appuyer sur un réseau associatif très actif dans certaines régions, comme en Bretagne. »
Dossier réalisé par Philippe Astor, Romain Berrod et Maud Philippe-Bert
Encadré : Quand tourneurs et festivals ne font qu'un
L'opération n'est pas d'un genre nouveau mais semble révélatrice de la tendance actuelle. Déficitaire de 250 000 € l'an dernier, ayant essuyé une pluie de grêle qui a fait chuté sa fréquentation, Musilac (à Aix-les-Bains, en Savoie) a ouvert son capital à deux sociétés de production, Alias et Morgane, qui en détiennent respectivement 30 %. « Sans eux, le festival aurait tout de même eu lieu, mais dans une configuration différente, confie Rémi Perrier, son directeur. Au-delà de l'intérêt financier évident, leur entrée au capital est une bonne opportunité pour faire évoluer le festival grâce aux idées que chacun pourra apporter. » Pour cette « édition de transition », les premières modifications se sont portées sur la gestion de l'espace du site : les scènes, autrefois face à face, sont désormais cote à cote pour fluidifier le déplacement du public. A terme, d'aucuns voient dans ce genre d'alliances la possibilité d'accéder prioritairement aux exclusivités, nerf de la guerre pour les programmateurs. « Ce n'est pas notre optique, se défend R. Perrier. Nous n'avons pas réellement de concurrents dans le périmètre géographique qui est le nôtre, donc pas besoin de courir derrière les exclusivités pour attirer du monde. »
Encadré : Le bénévolat menacé
Pour une très grande majorité des festivals français, la main d'œuvre pour la plupart des tâches durant l'événement est bénévole. Une vieille pratique qui, pour une multitude de jeunes de tous horizons, permet de côtoyer la réalité associative mais aussi d'assister aux concerts depuis les coulisses tant convoitées. Mais cette pratique pourrait être remise en cause au travers d'un jugement que les organisateurs du Furia Sound Festival attendent avec une angoisse à peine voilée. « En 2007, nous avons eu un premier contrôle du Colti* durant le festival, qui n'avait donné lieu à aucune suite, retrace Mohamed Bahnas. Nous avons eu une seconde visite l'an dernier lors du démontage des scènes. Et là, le Colti a estimé que le fait de faire entrer gracieusement les bénévoles sur le site, de leur donner un repas et un t-shirt était assimilable à un don en nature. Et qu'à ce titre, il nous fallait payer des charges sociales... » L'affaire, portée en correctionnelle, pourrait être jugée en octobre, après déjà deux reports. « Si nous perdons, ce jugement pourrait faire jurisprudence et remettre en cause le fonctionnement de nombreux festivals, dont certains font déjà disparaître les appels à bénévoles de leur site internet, s'inquiète Mohamed Bahnas. Il faut que nous, en tant qu'organisateurs, parvenions à faire entendre notre voix auprès des politiques sur ce dossier. »
R. B.
* Comité opérationnel de lutte contre le travail illégal
Encadré : Quelles retombées économiques pour les collectivités ?
Hébergement, transport, communication, achat en fournitures à des fournisseurs locaux, afflux de public, gain en notoriété pour le territoire, emploi saisonnier, les retombées économiques d'un festival sont multiples et d'autant plus difficiles à évaluer. Une étude de l'association France Festivals sur « Les nouveaux territoires des festivals », réalisée par Emmanuel Négrier sur la base de leur fréquentation entre 2003 et 2005, parvient néanmoins en en donner une idée.
« Les retombées économiques directes s'établissent en moyenne à 122 000 € par festival », estime l'auteur, ce qui représente en gros 23 % des dépenses occasionnées. Les gros festivals pèsent particulièrement sur ces volumes. Six d'entre eux, notamment, ont des retombées économiques supérieures à 300 000 €, quant elles ne sont que de 20 000 € pour une douzaine de manifestations plus confidentielles, sur les 63 étudiées.
« Mais ce sont des festivals d'importance moyenne qui ont un taux de retombées plus important en part de leurs dépenses totales », note Emanuel Négrier. Parmi l'échantillon étudié, 9 festivals ont des retombées estimées entre 151 000 € et 300 000 €. Elle se situe entre 101 000 € et 150 000 € pour 7 d'entre eux. Et entre 51 000 € et 100 000 € pour une trentaine d'entre eux.
Philippe Astor
Encadré : Toute première fois
Crise ou pas, ils sont nombreux à ne pas avoir peur de se lancer dans la grande aventure d'une première édition de festival. La preuve par le triple exemple.
Biarritz accueillera du 15 au 17 juillet le festival BIG, avec sur scène NTM, Birdy Nam Nam, Tété, Seu Jorge ou Naive New Beaters. Jolie affiche, donc, pour une première édition... Il faut dire que ça n'est autre que Sébastien Farran, manager (NTM, Izia) et fondateur de Yardie Productions qui se cache derrière BIG. « J'avais cette envie d'un festival organisé dans un univers dédié à l'artistique, autre chose que huit scènes montées sur un terrain vague. » A la recherche d'une date pour son groupe NTM autour du 14 juillet, il reçoit une réponse positive de Biarritz, et, très vite, contacte d'autres professionnels (parmi lesquels Nadège Winter ou Edmond Rostand), pour organiser ensemble le projet si souvent évoqué. « La mairie nous facilite vraiment les choses en termes de logistique mais je ne voulais pas, pour cette première édition, leur demander de financement. Tout le budget du festival, qui est de 250 000 €, repose donc sur des fonds propres et un petit peu de partenariat privé. » Une relation win-win primordiale avec la municipalité, donc, qui permet par exemple au festival de bénéficier d'une grosse campagne de communication à des tarifs très intéressants.
Quant à la suite, Sébastien Farran l'imagine prometteuse : un festival 24h/24h, alliant le sport à la musique. « C'est le duo magique pour attirer les annonceurs et pouvoir, comme je le souhaite, faire un festival avec au moins une journée gratuite pour le public. »
Château du XIXe siècle
Autre région, autre ambiance, celle du festival Beauregard, organisé les 3 et 4 juillet aux portes de Caen, dans un château du XIXe siècle, au cœur d'un parc de 23 hectares, avec Peter Doherty, Arthur H, Gossip et beaucoup d'autres. Ici encore, c'est le nom de l'organisateur, Paul Langeois, qui a en partie rendu les choses possibles. « Je dirige depuis 10 ans le Big Band Café, une salle de Caen, et travaille donc depuis longtemps avec tous les tourneurs qui ont répondu présent quand je leur ai exposé mon projet. » Un vrai pari toutefois, avec un festival au budget de 750 000 €, qui devrait être équilibré à partir de 10 000 visiteurs par jour (le site peut en accueillir 25 000), la billetterie représentant 74 % du prévisionnel.
Enfin, à l'image de Mégaphone, une première édition de festival peut naître de la réunion de deux évènements préexistants, en l'occurrence les festivals Why Note et Tribu Festival. « Nous nous connaissions depuis longtemps avec l'organisateur de Tribu et jusqu'à présent, nous ne marchions pas sur les plates-bandes de l'autre explique Nicolas Thirion, directeur de Why Note. Mais aujourd'hui, il y a moins de fractures entre les genres musicaux et la pertinence de deux festivals distincts était moins évidente. Chacun de nos festivals se portait plutôt bien mais j'estime que c'est justement lorsque l'on va bien qu'il faut entreprendre de grandes manœuvres. » Mégaphone a donc vu le jour, chaque structure continuant à exister de façon indépendante mais les deux budgets étant réunis sur un seul évènement, doté désormais de 450 000 €. « Notre démarche fait parler dans la filière, il semble que beaucoup de gens aient envie de faire la même chose mais qu'ils n'osent pas passer le pas. En effet, faire totalement confiance et tout partager, ça n'est pas évident... »
M.Ph-B
Encadré : Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS
On lui doit Les nouveaux territoires des festivals, une étude publiée en 2007, en grande partie consacrée à leur économie. Il publiera en novembre prochain un nouvel état des lieux, cette fois ci consacré au public des festivals. Emmanuel Négrier donne à Musique Info un avant-goût de ses premières conclusions.
De quoi va traiter exactement votre prochain état des lieux ?
Nous nous intéressons cette fois ci aux publics des festivals. L'analyse a porté sur 49 festivals étudiés sur l'ensemble de l'année 2008, soit 212 spectacles et 23 500 questionnaires recueillis auprès des gens assistant à ces spectacles. Les festivals observés sont de musique (ancienne, sacrée, baroque, classique, jazz, chanson, du monde, contemporaine, actuelle) mais aussi de danse contemporaine. Il n'y a jamais vraiment eu d'étude d'envergure sur les publics des festivals. Par rapport à un certain nombre d'hypothèses que l'on fait sur ce public, j'ai l'impression que nous sommes en train de mettre en évidence des choses un peu surprenantes.
Quelles sont les questions auxquelles vous vouliez répondre grâce à l'étude ?
Les questions que nous nous sommes posées sont tout à fait classiques, ce sont les réponses que nous espérons intéressantes. Nous avons voulu connaître l'âge moyen du festivalier, son lieu d'habitation, s'il est plutôt féminin ou masculin, sa catégorie socioprofessionnelle, si le reste de l'année il participe à beaucoup d'autres événements ou non,... Nous voulons aussi savoir si le public d'un festival est un public d'habitués ou s'il y a un renouvellement du public, de quelle nature est ce renouvellement, quelles sont les motivations des festivaliers pour venir, etc.
Mais les organisateurs de festivals ne connaissent-ils déjà pas les réponses à ces questions ?
Avant d'interroger le public, nous les avions interrogés sur la perception qu'ils avaient de leur public. Il est intéressant de constater à quel point ils se trompent ! En fait, sur leur festival, les organisateurs voient particulièrement les gens qu'ils ont envie d'y voir. Ils finissent donc par avoir une représentation faussée de leur public.
Quelles sont les premières conclusions de cette étude ?
Je peux d'ores et déjà vous dévoiler deux éléments. Le premier, qui m'a fait tomber des nues, est que sur les 23 500 questionnaires dépouillés, 40 % indiquaient que la personne interrogée venait pour la première fois sur le festival. C'est bien évidemment différent d'un festival à l'autre, plus le festival est jeune, plus son public est nouveau et inversement plus le festival est ancien, plus son public est constitué de fidèles. Autre constatation d'importance, cette fois sur les goûts des festivaliers. Nous nous attendions, puisque nous avons des festivals très différents les uns des autres, à ce que les goûts de leurs publics soient particulièrement distincts d'une catégorie à une autre. On se rend compte que si l'on classe ces goûts en note sur 20, on a une assez grande perméabilité des goûts d'un public de festival à un festival dans un autre genre. Par exemple, la musique classique joue un rôle de carrefour pour l'ensemble des publics. Tout comme la musique jazz ou les musiques du monde.
Comment une telle étude peut-elle aider les professionnels du secteur?
Bien entendu, les résultats de l'étude peuvent déjà guider les professionnels en termes de stratégie d'approche de leur public, de communication. Mais l'étude peut aussi donner des idées sur la manière de valoriser cette diversité des publics, dont les goûts sont sans doute plus perméables et malléables qu'on l'avait imaginé. Ainsi, les programmateurs pourront être amenés à s'interroger sur une programmation mixte. Notre état des lieux n'est pas là pour servir un festival, c'est d'ailleurs ce qui le distingue d'une activité de consultant. Grâce à son bon niveau de représentativité, il permet d'identifier des problèmes communs, de donner une représentation globale.
En guise de conclusion, quel est votre sentiment sur l'avenir des festivals ?
Je pense qu'il y a des formes d'adaptation possibles mais qu'en même temps, il y a une fragilité intrinsèque de l'activité festivalière. Les festivals sont fragiles car, au départ, ce sont très souvent des entreprises fortement liées à la personnalité de leur dirigeant fondateur. Aujourd'hui, les festivals ont une moyenne d'âge de 23/24 ans, la question de la succession finit donc par se poser. Et c'est une question très délicate. Il y a des festivals qui meurent parce que leurs dirigeants sont fatigués et qu'ils n'ont pas trouvé la bonne personne pour la reprise. On est encore dans le domaine de l'artisanat, spécifique, où se rencontrent à la fois des ressources publiques et privées et où la loi de Baumol, des déficits chroniques des spectacles vivants, continue de jouer. Cela plaide donc pour considérer que les festivals sont une des pièces de la politique culturelle à la française.
Propos recueillis par Maud Philippe-Bert
Encadré : International : les festivals européens se fédèrent pour gagner en visibilité
Malgré la récession, la plupart des gros festivals britanniques était sold-out bien avant l'heure, et parmi les festivals européens qui ont déjà eu lieu, aucun n'a encore à se plaindre d'une baisse de fréquentation. Surfant sur un phénomène qui voit le public se déplacer de plus en plus couramment d'un pays à l'autre, les festivals européens se fédèrent pour gagner en visibilité, à travers l'association Yourope. Ils auront même droit à leurs premiers Awards en 2010.
La récession économique affectera-t-elle la saison des festivals d'été à l'International ? La situation est contrastée, aux États-Unis comme en Angleterre, où les 150 plus gros festivals, de Glastonbury à Reading, devraient avoir cette année un impact économique global de 450 millions de livres sur l'économie britannique, selon une étude publiée par la société de gestion collective PRS for Music. « La popularité des festivals continue de croître, malgré la récession, indique son directeur exécutif Steve Porter. La plupart des gros festivals anglais a été sold-out très rapidement, et notre étude montre qu'un plus grand nombre de festivaliers sera disposé à dépenser plus cette année. »
Le plus prestigieux des festivals anglais, Glastonbury - avec Neil Young, Bruce Springsteen, Madness et Status Quo à l'affiche -, était sold-out plusieurs mois avant sa tenue, malgré un prix d'entrée élevé et une capacité de 140 000 personnes difficile à combler. Le festival de Reading, deuxième plus grosse manifestation de la saison Outre-Manche, qui réunit cette année des têtes d'affiche comme Kings Of Leon, Interpol, Red Hot Chili Peppers et The Smashing Pumpkins, fut également sold out 24 heures après la mise en vente des billets. Item pour Le V Festival, troisième événement de la saison, qui programme Oasis, The Killers, Lily Allen et Snow Patrol. Et la fréquentation de Rockness (35 000 personnes), en Écosse, ou du festival de l'Ile de Wight (50 000 personnes), qui ont ouvert la saison mi-juin, est encourageante.
Plusieurs facteurs vont contribuer au succès des festivals anglais cette année, tout en les rendant plus résistants face à la crise. La baisse de la livre, qui encourage les anglais à rester chez eux et les étrangers à se rendre dans le pays, est l'un d'eux. PRS for Music observe également que le public des festivals, de plus en plus jeune, n'a pas encore été véritablement affecté par la crise.
A l'échelle européenne, il est encore un peu trop tôt pour dire la messe. « Il est un peu difficile de donner une tendance alors que la saison commence à peine, confie Bernard Batzen, co-directeur d'Azimuth production, qui coiffe à la fois la casquette de tourneur et d'organisateur des Méditerranéennes de Leucate. Mais les festivals qui ont déjà eu lieu ne se plaignent pas de la fréquentation. » Il pointe ici du doigt un phénomène intéressant particulier à l'Europe, qui est la propension du public à se déplacer d'un pays à l'autre. « Certains festivals, comme Exit en Serbie, accueillent des festivaliers venus de toute l'Europe. Une nouvelle culture des festivals est en train de naître, parallèlement à la montée en puissance de la qualité des prestations offertes. Certains festivals sont devenus de véritables entreprises, qui font un gros effort sur la qualité de service. »
A travers l'association Yourope (www.youtope.org), qui regroupe une soixantaine de festivals européens, un gros effort d'information a été fait, qui contribue au succès des événements. Le lancement du site Eu.virtualfestivals.com, plus grosse base de données sur les festivals en Europe, en fait partie. Il est le fruit d'une extension, à l'échelle européenne, d'une expérimentation déjà menée avec succès depuis trois ou quatre ans en Angleterre.
Autre initiative de Yourope, pour donner encore plus de visibilité aux festivals européens : le création des European Festival Awards, qui se tiendront le 13 janvier prochain à Groeningen, en ouverture du festival Eurosonic. « Nous espérons la présence d'une centaine de festivals », indique Bernard Batzen, qui se félicite que l'association gagne en visibilité, avec l'adhésion de festivals comme.Roskild au Danemark, Le Paléo en Suisse ou celle, plus récente, du Printemps de Bourges en France. Elle permet en outre d'aborder collectivement des problématiques d'intérêt général, comme la sécurité ou le respect de l'environnement, et d'accroître ainsi la qualité globale de l'organisation.
La capacité des festivals européens à résister à la crise ne doit pas masquer, cependant, les problèmes structurels que connaît cette industrie. « A l'échelle européenne, un des problèmes auxquels nous sommes confrontés, est la distorsion de concurrence qui existe avec les festivals organisés dans des pays, en Europe de l'Est, où la législation sur la publicité pour le tabac ou pour l'alcool est moins contraignante, explique Bernard Batzen. La part des sponsors privés dans leur financement est plus importante. Certains festivals peuvent offrir des cachets sans commune mesure avec ce qui est possible en France ou en Angleterre, et les grosses têtes d'affiche vont de plus en plus à l'Est. Du coup, les gros festivals à l'Ouest rament un peu pour décrocher des têtes d'affiche, mais cela dit, je suis content que le marché des festivals se développe à l'Est, c'est bon pour l'industrie en général. »
Au États-Unis, la situation est un peu différente, estime-t-il. « Il y a eu une explosion du nombre de festivals ces dernières années et on arrive presque à saturation, alors qu'il n'y en avait presque pas il y a une dizaine d'années. Ils ont un peu le retour de bâton. » Il ne nie pas que le même risque de saturation existe en Europe. « Il y a de plus en plus de concurrence et de compétition, ce qui permet aux artistes de faire monter les enchères. Il faudrait peut-être que certains festivals se positionnent sur des créneaux plus spécifiques. »
Philippe Astor
Vos réactions
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