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DÉBATS

La scène en 2009 : état des lieux et perspectives

La scène en 2009 : état des lieux et perspectives Alors, que l'industrie du disque tente de trouver des solutions pour enrayer la crise, notamment avec la loi Création et internet, la scène, qu'on dit généralement en forme, donne des signes de faiblesse ici et là : une disparité grandissante entre le remplissage des grosses et petites salles, une multiplication démesurée de l'offre, souvent défavorable aux artistes en développement, un partenaire disque qui se désengage, des aides publiques en baisse pour le solide réseau des salles françaises... Et cette crise financière, dont personne ne peut encore appréhender l'ensemble des répercussions.
Les métiers de la scène sont-ils menacés ? Doivent-ils se réinventer ? A l'image de ce qu'il a fait pour le disque, l'Etat doit-il venir en aide à la production scénique ? Quelles sont les solutions pour s'adapter à la nouvelle donne qui bouleverse le paysage musical ?
Pour en parler, Musique Info a réuni des producteurs de spectacles (Sébastien Zamora, Jonathan Miltat et Luc Gaurichon), directeur de festival (Gérard Pont) et responsable de salles de spectacle (Arnaud Delbarre).

MI : La crise financière a des répercussions sur tous les secteurs de l'économie. En sentez vous déjà les conséquences et aura-t-elle, selon vous, des effets durables ?
Arnaud Delbarre : Oui inévitablement. La crise est déjà là. Vous l'avez dit dans le préambule, « on dit » que le métier du spectacle vivant se porte bien. Mais c'est vous qui le dites !

MI : Il y a néanmoins quelques chiffres qui donnent des indices de cette bonne santé. Des chiffres qui peuvent ensuite être interprétés comme on veut...
A. D. : Ils peuvent en effet être interprétés de différentes façons. Si vous évoquez l'année où Johnny Hallyday, AC/DC, et toutes les grosses machines qui font les plus gros stades, bien sûr on peut parler de bonne santé. Mais il faut voir que ce n'est qu'un pan de l'économie. Le reste, c'est une multitude de micro-économies grande, petit ou moyenne, mais ce sont quand même des micro-économies avec des prises de risques considérables pour d'éventuels profits qui sont très très incertains. C'est la première chose à préciser. Concernant la crise, elle est là. On la sent. Elle est assez insidieuse pour L'Olympia parce que les places de spectacles sont mises en vente très longtemps en avance. Mais on sent un ralentissement. Pour les spectacles mis en vente de puis longtemps, les cadences baissent de manière extrêmement régulière. Même pour des blockbusters. Fait intéressant : nous avons des pics de remontée dès qu'il y a de la communication. On a l'exemple avec Dany Boon. Il y a eu un tassement et dès qu'on le voit en télé cela repart instantanément.

MI : Et parmi les producteurs de spectacle, avez-vous le même ressenti, notamment en province ? La crise aura-t-elle des conséquences dès cette année en terme de fréquentation ?
Luc Gaurichon : Les conséquences sont déjà là. Nous montons des tournées un an et demi en amont et nous nous retrouvons d'ores et déjà avec la frilosité récurrente de la part des interlocuteurs locaux, qu'il s'agisse des théâtres, scènes nationales, Smac... L'ensemble des collectivités locales et des personnes qui subventionnent habituellement tous ces lieux donnent moins, voire coupent d'une manière assez brutale, leur soutien. Et ce, depuis le mois d'octobre. Donc que ce soit pour la chanson, le rock, les musiques du monde, il y a moins de place pour les artistes.
Jonathan Miltat : Il y un autre aspect qui est la demande d'événementiel. Le fait qu'un groupement de subventions revienne au niveau local incite aussi une politique à vouloir une tête d'affiche. En conséquence, il y a moins d'argent pour des artistes émergents et cette logique événementielle se reporte sur la saison. Sur des musiques de niche, des scènes nationales vont préférer programmer une grosse tête d'affiche, plutôt que trois concerts de moyenne envergure.
A. D. : C'est un phénomène que l'on ressent de plus en plus. On a un vrai problème de reconnaissance dans notre métier. Concernant les aides des Drac, des conseils régionaux, des conseils généraux, des villes, il est certain qu'à un moment il est beaucoup plus facile de dégager ou de couper dans une subvention pour de la musique dite variété que d'aller enlever de l'argent à l'orchestre symphonique ou aux théâtres de ville... Sur ce point, nous sommes très peu soutenus, pour ne pas dire pas soutenus, par les instances plus importantes, comme le Ministère de la culture. C'est vrai qu'il y a une problématique budgétaire, mais c'est un peu facile.
J. M. : La baisse de l'engagement est extrêmement brutale. Après guerre, et surtout avec l'avènement des années Lang, l'exception française a été supportée par des grosses structures et d'un coup d'un seul, sous l'effet cumulé d'un désengagement de l'Etat et d'une crise financière, on passe de dix à deux. Il y a nettement moins d'un coup. C'est extrêmement dur surtout pour des productions au long cours. Les festivals, les tourneurs sont dans des logiques à un ou deux ans, parfois même plus pour des lancements de tournée, et nous nous retrouvons avec des interlocuteurs qui nous disent aujourd'hui qu'ils sont incapables de se positionner à un an et demi.

MI : Quelles sont les conséquences pour vous et sur vos rosters ?
L. G. : Nous devons faire des choix. Mais pour poursuivre et conclure sur la situation en province, on constate qu'il y a une baisse sectorielle au niveau de la billetterie : un certain nombre de spectacles sont touchés d'une manière assez sensible, depuis octobre/novembre. En revanche, que ce soit dans le créneau humour ou dans la chanson installée, cela ne bouge pas vraiment. C'est tout le développement qui doit être revu. On ne va pas revenir sur le fait que les artistes en développement sont moins soutenus par les maisons de disques, il n'y a pratiquement pas de tour support. L'ensemble des aides a diminué donc nous devons accentuer notre effort. Et pour revenir à cette question d'alléger les rosters, aujourd'hui nous prenons moins d'artistes en développement. Nos structures n'ont plus les moyens de développer autant d'artistes à la fois qu'il y a quelques années. Pour nous, le développement représentait jusqu'à 30 ou 35 %, aujourd'hui nous sommes en train de descendre à 15 %.

Sébastien Zamora, vous avez un roster principalement constitué d'artistes en développement. Comment vivez-vous cette crise ?
Sébastien Zamora : La crise est très récente. Concernant les aides du CNV ou du FCM, on a assisté à la mise en place de critères beaucoup plus difficiles à atteindre. Le vrai problème est de savoir qui va payer le financement de la création. Un artiste prend du temps pour arriver à maturité, il faut se confronter au public et c'est vrai qu'il y a de moins en moins d'espaces, que ce soit les premières parties ou des petits lieux, qui permettent ces rencontres. Nous le sentons de façon très brutale depuis le début de l'année. La baisse des revenus issus du disque pour les artistes majeurs a tendance à être compensée par la scène donc, avec la baisse des subventions en parallèle, cela assèche tous les budgets qu'il y avait pour du développement et de la prise de risque. C'est très violent en ce début d'année. Nous avons un catalogue avec plus de 60 % d'artistes en développement et nous nous en sortons grâce à l'international et à un catalogue un peu diversifié qui nous permet de toucher différents réseaux. Mais cela devient très compliqué. Les négociations sont très âpres sur les groupes en développement. Je remarque que quand on dépasse un niveau médiatique et un nombre de ventes, il n'y a aucun problème. Tout se passe de façon très simple, l'artiste est très sollicité, et les tarifs ne sont quasiment pas négociés mais dès qu'on est en dessous de ce seuil, c'est compliqué.
A. D. : Comme le disait Luc, les investissements se font six mois à un an avant. Il y a eu un peu le même problème au niveau du disque, il y a quelques années, et les producteurs de disques se sont battus, à juste titre d'ailleurs, pour la mise en place du crédit d'impôt. Je pense qu'il est temps pour le spectacle vivant d'avancer sur ce dossier nous concernant, par rapport aux artistes en développement, car la donne a complètement changé.
L. G. : J'ai une nuance à apporter par rapport à ce que disait Sébastien quand il affirmait qu'à partir d'une certaine reconnaissance médiatique, c'était plus facile. On voit des artistes que nous développons pendant un à deux ans, qui parviennent à vendre 50 000 exemplaires d'un premier album - ce qui n'est pas mal - et qui sont pourtant toujours considérés comme des artistes en développement à leur deuxième album. Cela veut dire que 50 000 exemplaires ne suffisent pas aujourd'hui à installer un artiste. Et ça, je le ressens actuellement avec un artiste qui a vendu 80 000 exemplaires de son premier album, en un an, et que l'on ne réussit pas vendre plus de 5 000 euros en province. C'est un exemple flagrant de ce qui changé dans le comportement d'achat. Il y a trois ou quatre ans, cet artiste en aurait vendu 120 ou 150 000 et tournerait facilement, alors qu'aujourd'hui on a du mal à faire tourner des artistes déjà disque d'or. C'est une nouvelle tendance.

MI : Et du côté des festivals, en particulier aux Francofolies de La Rochelle, vous attendez-vous à une baisse sensible de la fréquentation ?
Gérard Pont : Nous venons de commercialiser les billets et nous avons réalisé 23 % de vente de plus que l'année dernière, alors qu'il y avait quand même Mika. Je suis donc très étonné. Mais, nous sommes au même niveau en terme de revenus car nous avons proposé des prix promotionnels extrêmement bas.
A. D. : C'est ça, il faut être au bon prix.
G. P. : Je constate qu'un ou deux euros font la différence. Nous avons fixé les prix en fonction de ce qu'on imaginait être le potentiel financier du public de tel ou tel artiste. Et on voit tout de suite où nous avons visé juste et où nous nous sommes trompés.

MI : Cette baisse du prix du billet, donc des cachets, n'est-elle pas une des conséquences possibles de la situation difficile que traverse l'économie ?
G. P. : Nous nous sommes dits que si nous voulions remplir, il fallait composer avec un public dont le pouvoir d'achat n'était pas élevé. Nous avons ainsi commercialisé des places à 20 euros pour cinq artistes confirmés et le public répond. C'est une équation compliquée car pour les artistes et les tourneurs, les festivals sont des endroits où les artistes se vendent plus cher.
J. M. : C'est un peu la quadrature du cercle. Cette situation fait que financièrement l'équation est impossible à résoudre pour un producteur de spectacles à part s'il a la chance d'avoir des visées internationales ou s'il a un artiste qui accepte de tourner énormément. Par ailleurs, quand on parle avec les labels de scénario originaux comme la coproduction, la réponse est négative. Pourtant la plupart des tourneurs sont prêts à imaginer de nouveaux modèles de production qui redynamiserait les investissements des labels et des éditeurs.

MI : On sentait pourtant la volonté de certains de s'engager dans ce type de montage. Vous vous heurtez encore beaucoup à leur refus ?
J. M. : On se heurte surtout à des labels qui disent : « Faites vos preuves et une fois que l'artiste sera suffisamment avancé, installé, que la médiatisation aura commencé, proposez moi quelques chose et là je viendrai. »...
A. D. : ...« Quand vous n'aurez plus besoin de moi. »
J. M. : En gros, ou alors quand vous aurez le cliquet qui me permettra de vendre beaucoup plus de disques.
L. G. : J'ai vu le même schéma très récemment et je sais qu'une grosse maison de disque a donné la consigne à ses labels de ne plus entrer en coproduction. Nous étions en attente d'une coproduction avec l'un d'eux, j'ai investi, et au moment de partager l'investissement, il n'y avait plus personne !
J. M. : Nous avons le cas d'un artiste qui va signer avec un label. La discussion est claire : a priori pas de tour support contractuel. Ensuite quand on discute de coproduction, ça remonte au contrôleur de gestion et à part les cas extrêmement précis qui ont l'air tout de suite juteux, la réponse des labels est négative pour les coproductions.

On parle beaucoup d'associations entre musiques et marques dans le disques. Et l'on sen rend compte que des barrières tombent petit à petit. Est-ce que la scène sera aussi obligée d'en passer par là pour financer son activité ?
G. P. : Je pense que l'on va s'américaniser. Aux Etats-Unis, les subventions et les aides n'existent pas. Les professionnels fonctionnent avec des partenaires privés et des sponsors. Au départ, quand je suis allé aux Francofolies à Montréal et à Spa, j'étais effaré de voir que les artistes jouaient sur des scènes baptisées du nom de partenaires. Moi, j'ai commencé en faisant une scène MySpace. Ce n'est pas impossible que l'on aille dans cette direction à l'avenir.
A. D. : C'est un problème culturel. Moi qui ai toujours vécu à cinq kilomètres de la Belgique, je peux vous dire que ce genre d'associations ne pose aucun problème là-bas.
G. P. : Je constate que ces associations n'empêchent pas la créativité dans les pays où elles ont cours. Simplement, ce n'est pas notre culture, et si l'on doit y arriver, on aura une période de transition très compliquée.
A. D. : Ce n'est pas la culture des gens du métier, mais le public n'y voit aucun problème.
L. G. : Il faut créer une sorte de cercle vertueux : les marques s'intéressent à la musique, les maisons de disques aussi. A nous de montrer aussi de l'intérêt !
A. D. : Mais il ne faut pas s'y intéresser par défaut, il ne faut considérer ça comme un pis-aller.
L. G. : En même temps, les marques ne s'intéressent qu'à des artistes qui sont déjà installées. Le problème se pose donc pour des artistes qui n'ont pas acquis de notoriété.
A. D. : Universal fait de la pédagogie auprès des marques, en leur disant que dépenser des milliers d'euros pour avoir un artiste connu n'a finalement pas beacoup d'intérêt. Alors que s'associer à un tout jeune artiste est moins onéreux mais plus long. Mais alors quand ça explose, il y a une vraie histoire à raconter !
L. G. : Il n'y a pas d'exemple qui a vraiment fonctionné.
G. P. : De mon côté, je constate qu'une grande partie de nos partenaires sont davantage demandeurs sur les découvertes.
L. G. : Je ne suis pas d'accord. Nous étions, par exemple, en contact avec SFR, qui nous avait promis, sur un artiste en développement, une couverture de magazine envoyé à un 1,8 million de personnes, et un concert dans leur salle. Au final, ils ont estimé que l'artiste n'était pas encore suffisamment connu pour faire la couverture du magazine. Il y encore une retenue à l'égard du manque de succès.
G. P. : Nous avons été contacté par de nombreuses sociétés. Leur grand truc reste quand même les nouveaux talents...
S. Z. : Ces marques s'adressent généralement à ceux qui viennent postuler, et pas à ceux qui viennent regarder. C'est la suite de la Star academy. Leur message est avant tout : « Toi aussi, tu peux devenir le jeune talent SFR ! »

Il y a visiblement des ressources à aller chercher du côté des marques...
A. D. : Des ressources et des envies d'aller plus loin. Mais les marques ne savent pas forcément comment faire.
J. M. : Elles généralement rentrent dans le processus à un moment où l'artiste est relativement identifié. Il a déjà un label, un éditeur, un tourneur... Il va falloir voir l'intérêt des marques quand elles interviendront encore plus tôt, sur le co-financement d'un master, par exemple. Quand elles prendront un parti pris artistique et qu'elles récupéreront des droits, là où elles sont parfois trop souvent considérées comme des vaches à lait.

On parle beaucoup d'évolution des métiers dans le disque ou l'édition. Pensez-vous que le métier de producteur de spectacle est également à réinventer ?
G. P. : Je crois que l'on va assister à des restructurations. Et je pense à l'exemple de Spectra, à Montréal, qui possède trois festivals, des salles de spectacles, des émissions de télévision, un label et une activité de tourneur. De tels modèles sont inéluctables en France. Il y aura des rapprochements, et des métiers qui vont se compléter. Ca pourra prendre la forme de prises de participations, de coproductions sur des spectacles... Tout ça a toujours existé, je n'invente rien. Mais c'est maintenant que ça va se préciser.
L. G. : On est tous en demande, tous en recherche, mais on n'a pas le temps de s'en occuper...
G. P. : On aurait discuté de ça il y a encore trois ou quatre ans, on nous aurait traité de petits capitalistes !
A. D. : Souvenez-vous quand l'Olympia a été racheté par Universal !
J. M. : Parce que les artistes perçoivent une partie importante de leurs revenus par le live, notre rôle est accru. La clé, dans les années à venir, serait que les producteurs de spectacles affirment leur rôle auprès des artistes, assument de plus en plus un management ou un co-management et proposent de nouvelles sources de revenus aux artistes, comme l'association à une marque. Aujourd'hui, on attend ça d'un label, mais c'est aussi le boulot qui m'occupe pour mes artistes : faire en sorte qu'un de mes artistes, dont la maison de disques galérerait parce qu'elle n'a pas vendu assez de disques, puisse continuer à exister. Il y a des carrières d'artistes qui s'arrêtent alors qu'elles ont à peine commencé.
L. G. : Je suis d'accord avec Jonathan : on est manager par défaut. Mais le management, chez nous, n'est pas reconnu.
S. Z. : Nous sommes aussi dans une culture où l'on a pas le réflexe d'aller chercher un manager, quand on est un artiste en développement. Alors qu'il faut un pilote à long terme au côté d'un artiste. S'il n'y a pas de vision à long terme, ça ne fonctionne pas.
L. G. : Quand je parlais tout à l'heure de management par défaut, c'est surtout parce que j'ai l'impression que pour parvenir à une rentabilité avec cette activité, il faut que l'artiste vende beaucoup d'albums, et qu'il y ait une vraie reconnaissance. Pour notre part, à chaque fois que nous l'avons fait, que c'était contractualisé, nous avons perdu de l'argent.
J. M. : En même temps, dans les nouveaux débouchés, c'est une case qui est très importante. Si demain on s'adresse à des pôles médias, à des marques qui vont participer au rayonnement de nos artistes, la seule façon de verrouiller ce deal, c'est de prendre une prendre une responsabilité auprès de l'artiste, qui est de l'ordre du management. Sinon sur le long terme, ça ne marche pas.

On a pu constater que la crise du disque a laissé de nombreux indépendants sur le bord de la route. La crise à laquelle vous êtes confrontée peut-elle avoir les mêmes effets sur le tissu des PME du spectacle ?
L. G. : Pour ma part, en 2008, j'ai perdu beaucoup d'argent, j'ai trouvé le moyen de réinjecter, j'ai augmenté le capital de la société et ai trouvé de l'argent autour de moi. Mais je ne sais pas si tous les producteurs ont la chance d'avoir autour d'eux des amis qui veulent mettre de l'argent dans le spectacle. Je n'ai pas diminué la structure, qui comptait toujours 10 personnes, je l'ai même renforcée. J'ai fait rentré un booker supplémentaire et une administratrice. Nous avons perdu beaucoup d'argent fin 2008, et encore en janvier et février. Même si notre activité devrait s'intensifier de mars à décembre. En résumé, je fais partie de 30 ou 40 plus grosses sociétés de productions et j'ai du mal à m'en sortir !

Vous évoquiez tout à l'heure le système du crédit d'impôt. C'est votre piste privilégiée pour sortir de la crise ?
A. D. : Oui. Je rappelle au passage que cela a été obtenu par le disque alors qu'il n'avait pas encore touché le fond, que la crise n'était sans commune mesure avec ce qu'elle est aujourd'hui. Pourquoi le disque, l'audiovisuel, et pourquoi pas nous ? Si on en est là, c'est aussi parce qu'on a cesser de dire que le disque se cassait la figure quand le spectacle se portait comme un charme. Alors que ce n'est pas vrai !
J. M. : Pour maintenir la diversité et le niveau culturel, on va devoir aller vers de tels dispositifs.
G. P. : En plus, c'est un dispositif d'entreprises, et non pas un dispositif de subventions et un fonctionnement subjectif de commissions.

L'avènement de la billetterie dématérialisée, que l'on nous prédit, ne vous permettra-t-il pas, à terme, de récupérer cette activité et donc d'améliorer vos marges ?
S. Z. : Bien sûr. Tout ce qui nous permettra de raccourcir le lien entre l'artiste et son public est une possibilité de rentabilisation pour nous.
A. D. : Il ne faut pas perdre de vue que la billetterie est un vrai métier. C'est avant tout un service. Je ne suis pas tout le temps d'accord avec certains de nos amis producteurs à ce sujet.
G. P. : Avant la vente de billets se faisait dans les magasins. Quand j'ai commencé, en tant que disquaire, on était super content quand on venait mettre en vente des billets dans le magasin, car ça créait du trafic chez nous ! Il y a quand même des gens qui se sont enrichis grâce à cela.
A. D. : La dernière fois qu'on a dématérialisé quelque chose dans notre métier, que s'est-il passé ensuite ?
G. P. : Tu parles du disque ? Ca n'a rien à voir ! Moi, je pense que les choses changent assez positivement : avant, tu devais forcément aller dans un magasin pour acheter ton billet. Maintenant, de chez toi, tu peux acheter tes places, c'est génial !

Cela ne va-t-il pas créer une concurrence un peu plus saine face aux deux géants de la distribution de billets que sont France Billet et Ticketnet ?
G. P. : J'imagine que comme pour la billetterie dans les transports, on sera bientôt dans des gammes de prix différentes en fonction du lieu et de la période d'achat.
S. Z. : On peut imaginer aussi, à terme, qu'un artiste vende ses billets directement sur son site, de la même manière qu'il vend ses disques.
L. G. : Pour nous, ça reste à nouveau anecdotique. Si l'on doit imaginer la billetterie comme une nouvelle source de revenus, il faut l'organiser, il faut s'associer, ce n'est pas notre métier et on est trop petits pour le faire.
G. P. : De notre côté, nous travaillons avec Digitick, qui gère en marque blanche la billetterie de notre site. A ce titre, le droit de location nous revient. Ce n'est quand même pas négligeable !
L. G. : Bien sûr, mais on ne peut pas compter là-dessus.

De quel œil voyez-vous le projet de loi création et internet ? Pensez-vous qu'il aura, indirectement, un impact sur vos métiers ?
Nicole Tortello-Duban (déléguée générale du Prodiss, présente dans la salle, ndlr) : Toute la filière est d'accord pour lutter contre le piratage. Mais les concertations se sont faites avec le disque et l'audiovisuel et pas avec le spectacle vivant, ce qui n'est pas normal. Cette loi ne répond donc pas à nos problématiques.
A. D. : Cela en aura forcément un impact. Mieux le disque se portera, mieux ce sera pour nos métiers. Et c'est pour cela que cette fausse évidence du « disque qui va mal quand la scène se porte bien » est énervante. On le sait bien : on est tous dans le même bateau. Même s'il est vrai que l'augmentation du téléchargement gratuit a pu amener les jeunes dans les salles de spectacles. Mais cela n'a fait qu'embrumer le véritable problème.
J. M. : Dans une filière idéale, plus les disques se vendront, plus les autres partenaires remonteront la pente avec eux. On peut même imaginer que des producteurs dépensent sur moins de projets mais dépensent mieux.
G. P. : Pour ma part, je reste convaincu que les artistes signeront, à terme, en direct avec des sociétés de téléphonie mobile. Ou alors que celles-ci absorberont des maisons de disques.

En guise de conclusion, comment voyez-vous évoluer vos métiers respectifs ?
G. P : Je suis très optimiste. Les gens sortent de plus en plus, ont envie de faire la fête et de consommer de la musique. Mais je suis persuadé que l'on va passer par des périodes de restructuration.
L. G. : Individuellement, nous sommes en recherche de solutions, de manière collégiale au sein du Prodiss. Mais de manière individuelle, les artisans que nous sommes auront des difficultés à trouver les partenaires.
J. M. : La très mauvaise presse de ces cinq dernières années de déconfiture du disque ne nous a pas fait que du bien. Un fonds d'investissement ou une importante société n'a pas forcément envie d'investir dans une tournée. L'image globale du métier ne donne pas envie.
A. D. : L'économie d'une salle de spectacle, c'est un monstre. De nombreuses salles tournent 300 jours par an. Quand on voit toutes les contraintes inhérentes à son fonctionnement, c'est un grand bonheur quand on parvient à l'équilibre. Ce qu'il faut développer, c'est tout ce qui est périphérique, sur une économie très ténue et risquée. L'année 2009 sera extrêmement dure et que 2010 ne sera pas meilleure. Ma crainte est que certains producteurs n'aient pas la trésorerie nécessaire pour se remettre d'un, deux ou trois fours.
G. P. : Je ne suis pas aussi pessimiste : je suis allé voir un spectacle comique dernièrement, et j'étais surpris de voir autant de monde !
A. D. : Oui, tout le monde te le dira : entre 1936 et 1945, les music-halls n'ont jamais autant fonctionné !
G. P. : Les gens vont au spectacle, à nous de nous adapter. Nous avons simplement de la chance d'être sur un secteur où les gens ont encore envie de dépenser.
A. D. : Oui, n'empêche que la situation actuelle, personne autour de cette table ne l'a jamais vécue. On ne sait pas ce qui va se passer.
S. Z. : L'avenir, je le vois, à mon niveau, dans la qualité, la proximité, la confiance et la bonne compréhension, avec le manager, de ce que l'on fait ensemble. Je pense que ce qui va permettre d'aller plus loin, c'est que certains artistes confirmés fassent le pari d'aller sur des structures qui défendent du sens et une couleur musicale. Et qu'ils n'aient pas le réflexe d'aller vers l'industrialisation systématique. Après, au sein de Live Boutique, nous réfléchissons à des systèmes qui peuvent raccourcir les intermédiaires avec le public. Pourquoi pas le solliciter en amont des concerts ?

Recueilli par Romain Berrod et Sébastien Peyraud


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