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DÉBATS

Et les artistes, dans tout ça ?

Et les artistes,  dans tout ça ? Pour son dernier numéro avant la pause estivale, Musique Info a voulu organiser un débat décontracté dans le cadre des Francofolies, centré autour de la condition des artistes et de leurs managers. Baisse des ventes de disques, mutations tous azimuts, nouvelle convention collective... Quel est leur avis sur ces changements qui les concernent en premier lieu ? Myriam Chiaramonti, manageuse d'Anis et membre du MMFF, Bernie Bonvoisin, chanteur de Trust, Fehrat Imakhoukene, manageur du groupe, et Alexis HK discutent à bâtons rompus dans le bus coloré du festival, garé dans le port de La Rochelle.
RECUEILLI PAR MAUD PHILIPPE-BERT ET ROMAIN BERROD. PHOTOS YVES RONZIER / JACQUES-ERWAN RICOUX.
REMERCIEMENTS A MARYZ BESSAGUET ET GERARD PONT DES FRANCOFOLIES.


MI : Bernie, comment votre condition d'artistes a-t-elle évolué depuis les débuts de Trust ? Le contexte vous oblige-t-il à travailler différemment ?
Bernie Bonvoisin : Nous, on joue. On est un groupe. Il y a quelque chose de commando dans ce que l'on fait. On a pas accès aux médias majeurs : nos titres ne passent pas en radio ou très peu. Le groupe existe depuis pas mal de temps maintenant. En fait, la crise du disque n'a rien changé. A mon avis, la crise n'a eu un impact que pour les artistes qui ne sortaient que des disques. Le moment de vérité, c'est quand on est face au public. Nous, on a commencé par ça, donc la crise n'a jamais été pour nous une problématique. On joue beaucoup. Les gens sont là. Nous sommes des artistes, pas des produits, on ne rentre pas dans le formatage. On a toujours été totalement libres dans nos choix, ce qui fait que nous assumons pleinement nos réussites comme échecs.

MI : Alexis, vous sortez de deux albums parus en licence chez une major et venez de signer un disque produit par votre management, distribué par un indépendant. Etait-ce un choix ? Les indépendants sont-ils plus à même de défendre un projet comme le vôtre aujourd'hui ?
Alexis HK : J'ai commencé dans une major qui ne m'a pas repris pour diverses raisons. Et certainement parce qu'il n'avaient pas vendus suffisamment de disques sur les deux premiers albums. Pour moi, les majors ou les indés, c'est juste une question d'outils. On peut trouver des gens intelligents en majors, qui veulent vous faire bosser tout en ayant compris votre démarche, en mettant à votre service les moyens d'une structure importante. Mais on peut tout aussi bien travailler avec des indépendants qui auront également compris que la priorité, c'est de jouer et d'écrire de bonnes chansons avant de savoir comment elles vont se vendre ou comment elles vont fonctionner. Cette crise a eu moins le mérite de remettre en cause l'idée, qu'on nous a beaucoup vendu, qui est que l'on peut avoir du succès sans faire de la qualité. Tout le monde revient à la réalité : il faut jouer devant des gens avant de prétendre à quoi que ce soit. Et puis il faut faire des disques, même s'ils ne se vendent plus, parce que c'est un espace de création. On revient aux fondamentaux.

MI : Dans quelle mesure cette période compliquée bouleverse le métier de manager ?
Myriam Chiaramonti : Notre métier devient différent. Mais je reprendrai ce que viennent de dire Bernie et Alexis. Anis, dont je m'occupe, a toujours fait beaucoup de concerts sans avoir l'aide de médias majeur. Bien sûr, un focus médias, ça aide à remplir les salles à un moment donné, mais le public n'est pas dupe : si l'artiste n'est pas bon, le public ne revient pas le voir trois ou quatre fois sur chaque tournée, comme ça a été le cas pour Anis cette fois-ci. Maintenant, c'est beaucoup plus compliqué sur des groupes en développement comme Jil Is Lucky, dont je m'occupe également. Là, on est dans sur un label indépendant : ils aimeraient jouer, même sur des showcases pas payés. Mais c'est un groupe de cinq musiciens qui doit souvent se résoudre à tourner en duo, parce qu'il n'y a pas tout le temps le budget nécessaire. Mais en même temps, cela s'inscrit dans l'économie d'un projet indépendant aujourd'hui. Et c'est intéressant dans la mesure où il faut travailler de manière nouvelle, aller chercher les partenariats différemment. Par exemple ,on a associé Anis à la RATP sur son dernier album. C'est une association qui racontait son histoire, qui a débuté dans le métro. Et puis ça permettait de mettre en avant des artistes du métro en voie de professionnalisation. On se dirige vers des projets de ce genre qui sont plus cohérents.

MI : Pensez-vous qu'il existe des « recettes » pour faire émerger un artiste aujourd'hui ? On parle encore beaucoup de la radio comme d'un sésame...
M. C. : Le public aime ce qui est authentique et la radio a tendance à formater. Je crois justement qu'aujourd'hui encore plus qu'avant, il faut éviter le formatage à tout crin pour passer en radio.
B. B. : A partir des années 80 les maisons de disques se sont mises à la botte de ces gens là. Le rapport entre les deux s'est inversés : subitement, il était de bon ton de se mettre à quatre patte devant eux pour passer en radio, pour faire co-éditions...
Fehrat Imakhoukene : On voyait des radios qui venaient dans les studios pour valider les mix. C'est vraiment une démarche anti-artistique. Je pense que ça se fait de moins en moins mais ça doit encore exister.
B. B. : A nos débuts, les gens qui nous ont signé chez CBS étaient conscients que l'on pouvait faire un album qui ne fonctionne pas et qu'il faille attendre un peu avant que ça prenne. Il y avait une vraie notion de développement. Aujourd'hui, j'ai dans l'idée que si le premier album ne marche pas immédiatement, vous dégagez. Ça, c'est terrible.
F. I. : Quand je cherchais à faire signer Trust pour leur nouvel album, la première chose que tout le monde se demandait, c'est : « où est-ce qu'on va pouvoir les passer ? » Personne n'a trouvé la réponse. Pas une major ne voulait les signer, après trente ans d'existence et huit millions de disques vendus. Moralité : on l'a produit nous-même et on a produit nos spectacles. Nous sommes aujourd'hui totalement autonomes.
M. C. : Certains médias se sont pris à leur propre jeu, de tout façon. Aujourd'hui, j'en vois trembler quand ils doivent subir des baisses d'audience. Avec un peu plus de curiosité auprès des artistes qui se sont déjà créés une légitimité sur scène, on donnerait à entendre certainement plus de diversité.

MI : A coté de cela, il existe les nouveaux médias, qui permettent d'avoir un contact direct avec son public. Vous les utilisez ?
B. B. : Nous, ce n'est vraiment pas notre truc.
F. I. : On a mis un clip sur notre site, qui est la principale source d'infos pour les fans.
A. HK : Moi, je ne me rends pas beaucoup sur le net, mais mon manager, Julien, oui. Pour lui, c'est un axe de travail, un espace en plus qu'il faut gérer. Après, je crois que les buzz sur internet sont en réalité une grosse chimère. Internet, c'est bien dans une logique de long terme, pour entretenir une relation durable avec les gens qui aiment ce que vous faites. Après, les buzz, les « 4 millions de vus », ce genre de chose...

MI : Néanmoins, ces nouveaux médias ne sont-ils pas devenus un contre-pouvoir ?
B. B. : C'est un contre-pouvoir mais qui va, à terme, être au mains des mêmes.
F. I. : Ce qui serait intéressant, ce serait de voir comment se développe un outil comme MyMajorCompany et comment évoluent leurs artistes. Je ne veux pas aller plus loin, mais j'en connais déjà qui reprennent leur contrat car leurs deals sont de plus en plus draconiens, pires qu'un contrat de major...
A. HK : Nous, on a été contactés par MyMajor. Ils nous ont proposé un 360°, ce que je trouvais être un contrat un petit peu brutal dans le sens où ils vont chercher l'argent chez les internautes.
B. B. : C'est un peu le même principe que les radios libres dans les années 80. Ces gens là s'affichaient comme un contre-pouvoir aux médias dominant et ont fini par se coucher parce l'argent est entrée en jeu...

MI : Faire participer les fans à la production peut pourtant sembler être un moyen innovant pour trouver des fonds, à l'heure où les sources de financement se tarissent.
M. C. : Ce genre de site est intéressant dans le lien qu'il peut créer entre le fan et l'artiste. Après, comme le financement vient des internautes, cela revient à se plier à leurs goûts. Grégoire en est la première révélation. Sans commentaire.
F. I. : A long terme, je ne pense pas. Quand on voit le ratio entre ce que les gens ont misé et ce que l'artiste a rapporté, il est ridicule. Forcément, il y en qui se servent au passage, et bien, et tout cela finira par se savoir.

MI : Difficile d'évoquer internet sans aborder le projet de loi Hadopi. Qu'en pensez-vous ? Quel est votre avis sur le téléchargement illégal ?
A. HK : Je suis à peu près persuadé que d'ici trente ans, il n'y aura plus rien de gratuit sur internet. C'est un espace, et comme tous les espaces en friches à leurs débuts, ils finissent pas se réguler. Il va être de plus en plus difficile de ne pas sortir sa carte de crédit quand on va sur le net. Je ne pense pas que l'on puisse évaluer l'efficacité de la loi avant qu'elle soit appliquée. Ce serait n'importe quoi. Dans le principe, je trouve la trouve un peu bureaucratique : on va aller s'attaquer à des gens qui paient déjà 30 € d'abonnement par mois et qui sortent souvent leur carte de crédit. Alors qu'il y a des fournisseurs qui se font de l'argent.
B. B. : Ceux qui demandent la répression sont souvent ceux qui favorisent les outils qui servent à la duplication. Comme pour beaucoup de chose dans ce pays, on cherche à s'attaquer au mal sans s'en prendre à sa cause. Moi, j'ai toujours cette image de Pascal Nègre et Obispo devant les caméras de télé qui disaient que le net, c'était génial, qu'il fallait que ça s'ouvre. Les mêmes, quelques années après, se demandaient où passait l'argent. Tout cela est très hypocrite.
F. I. : Moi qui aie produit l'album de Trust, je ne suis pas près de rentrer dans les frais que j'ai engagé, alors que tous leurs albums précédents étaient des événements au moment de leur sortie. On peut dire qu'on s'est payé un album pour faire une tournée... A vrai dire, je pense que la production phonographique risque d'être, à termes, aidée par des partenaires privés, tandis que l'artiste sera associé à une marque. Puis il partira en tournée, qui, elle, générera de l'argent.

MI : Ce qui veut dire que l'on y arrivera plus difficilement sans les marques ?
A. HK : Il y a encore des gens qui vivent très bien aujourd'hui, en vendant des disques, sans pour autant surinvestir les médias. C'est moins simple de vendre un disque qu'avant, où il suffisait d'une petite pub télé pour vendre un disque. Aujourd'hui, l'univers a explosé : on peut l'acheter après un concert, sur internet... La première difficulté est de tirer un schéma clair de cette nouvelle situation. Et personne n'y arrive. Du point de vue des artistes, l'essentiel est de continuer à enregistrer, pas pour partir en tournée, mais surtout pour faire de bons disques, tout simplement. Il ne faut pas se laisser démoraliser par l'idée qu'il n'y a plus d'argent, que ce que l'on fait ne vaut plus rien. Il y a moins d'argent, certes, mais on n'est pas obligé de faire des disques à 400 000 €. J'entends beaucoup d'artistes parler de business, alors que la première préoccupation à avoir, c'est la qualité de la chanson.

C'est vrai qu'on demande aujourd'hui aux artistes de sortir de leur rôle pour s'investir dans le marketing de leur projet. Ca vous agace ?
M. C. : Il y a en a qui s'en sentent capables. Personnellement, je ne travaille qu'avec des artistes incapables de ça.
B. B. : Je fais les choses que je sens. J'ai besoin d'être en harmonie avec mes idées. On est dans un système dans lequel il est important de se montrer, de paraître, une société de l'image. Mais au fond, il y a moins d'artistes et beaucoup de produits.
A. HK : Sur la question des marques, je trouve ça affligent. Associer un artiste qui s'est déjà construit une identité à une marque, ça me choque. J'aurai été interpellé de voir Jacques Brel comme associé à la bière Amsterdamer, par exemple.
M. C. : Aux Francos de Montréal, toutes les scènes sont sponsorisées par une marques...
A. HK : Après, tout dépend de quelle manière les choses sont faites...
M. C. : C'est vrai que s'il s'agit de Gretsch ou Fender, ça devient de l'endorsement, et c'est différent. Anis avec le métro, c'est la même chose, ça servait à raconter une histoire.

MI : On dit que cette période difficile va déboucher sur un écrémage. Celui-ci ne va-t-il pas profiter avant tout aux « produits marketing » plutôt qu'aux « vrais artistes » ?
F. I. : Pas sûr. Le public se dirige quand même vers plus d'authenticité.
A. HK : Tout dépend de la manière dont on considère son statut d'artiste : est-ce que c'est quelque chose qui doit durer tout la vie, ou bien est-ce qu'on veut faire un gros coup qui va vous nourrir pendant 30 ans. Ce sont des stratégies différentes : faire la Star Ac' ou des concerts dans des bars pour avancer dans son métier.

MI : En tant qu'artiste, vous est-il déjà arrivé d'avoir un travail alimentaire ?
A. HK : Bien sûr ! J'ai un enfant. Je me fiche d'aller travailler dans un fast-food s'il faut ramener de l'argent à la fin du mois. Je me débrouillerai toujours pour faire de la musique et j'y parviendrai, car c'est ce que j'ai toujours voulu. Et c'est tout le débat : il s'agit de vocation et d'envie réelle.
F. I. : Ca s'appelle une sélection naturelle. Ceux qui devaient arriver termineront sur la ligne d'arrivée, même s'ils ne seront pas dans les premiers.

MI : Cette crise aurait-elle du bon, alors ?
A. HK : Il faut mesurer les mots. Une crise fait toujours des morts. Et dans l'industrie du disque, en terme d'emplois, c'est la catastrophe.
M. C. : Sans oublier les backliners, les studios, les techniciens...
A. HK : Je ne dis pas que cette crise a du bon. Je n'ai jamais suffisamment cartonner pour savoir comment c'était à l'époque de la corne d'abondance, quand on vendait un million d'albums par semaine. J'ai toujours été sur la route, en artisan. Pour moi, ça ne change pas grand-chose. Il faut faire en sorte que les artistes ne soient pas trop volés.
M. C. : C'est ça que le public ne comprend pas vraiment. De l'extérieur, on a l'impression que les artistes se font plein d'argent. Personne n'a conscience que pour faire un album avec des musiciens, ça coûte de l'argent. Même sans parler de sommes démentielles.
F. I. : L'album résulte d'une somme de nuits blanches que l'artiste a passé à l'écrire, le composer... Mais enfin, j'ai envie de dire à ceux qui téléchargent : « passez derrière le comptoir d'une boulangerie et prenez une baguette sans la payer, et vous allez voir ! »
M. C. : Oui, et là on te répond que c'est pas pareil parce que c'est virtuel. Alors que ça met en péril toute la chaîne de création !

MI : Ce sujet du téléchargement, ça vous arrive de l'évoquer avec votre public ?
B. B. : Non. Je laisse chacun s'arranger avec sa conscience.
A. HK : Il y a une différence entre le fait d'aller goûter la musique de quelqu'un en écoutant un ou deux titres en streaming et dépouiller les albums complets et les refiler à douze personnes. Moi, je suis tout à fait partisan de la gratuité quand elle sert à découvrir des artistes. Néanmoins, le pillage systématique comme façon de fonctionner, c'est malsain. D'autant plus qu'on ne le fait avec aucun autre bien.
M. C. : Surtout que dans ce débat, on parle d'atteinte aux libertés. Mais on remet avant tout en cause la liberté de création ! Que l'on soit Trust ou un artiste qui démarre. Et c'est dommage qu'il y ait si peu de pédagogie. Enfin, les médias, qui à mon avis jouent avec le feu, sont pour la plupart opposés à la régulation que propose Hadopi...
B. B. : A partir du moment où l'on a compris qu'il n'y a plus d'information mais que de la communication, on a tout dit sur les médias...

MI : Comment faire de la pédagogie efficace ?
M. C. : A l'américaine. Qui refuse d'acheter la musique ? Ce sont les jeunes. Il faudrait démarrer ce type de pédagogie dès le collège. Et mettre des moyens à ces fins plutôt que dans des structures qui vont taper sur les doigts des gens.

MI : Dans la mutation du secteur de la musique enregistrée, on sent que le concept de l'album éclate, et que l'on se dirige vers une politique du single. Cela vous dérange-t-il ?
F. I. : Ce sera le cas pour les « coups ». Mais pour les artistes qui ont besoin d'installer un univers.
A. HK : Monter un projet atour d'une chanson, pour partir en tournée dans la foulée... Il n'y a aucun enjeu artistique ! On n'est plus à l'époque du 45 tours !
M. C. : On a l'impression d'y revenir.
F. I. : Sur Amazon, Universal faisait des promotions avec des albums nouveautés à 2,99 €. On bataille toute l'année sur la valeur de la musique et puis d'un seul coup, on les brade... La musique n'a plus de valeur. C'est difficile maintenant de revenir en arrière. Il faut tout de même parvenir à trouver le juste prix.

MI : Que pensez-vous de l'expérience menée par Nine Inch Nails, qui montre qu'un album proposé en téléchargement libre peut déboucher sur un véritable business ?
B. B. : C'est un genre d'expérience qui fonctionne dans des marchés comme celui des Etats-Unis, où l'accès à toutes les musiques, sans distinction, est une réalité.
F. I. : Et puis l'on parle d'un groupe qui vend à l'international et qui fait du métal, dont les fans sont de gros consommateurs de disques.

MI : On parle beaucoup du merchandising comme d'un business de moins en moins annexe. Le ressentez-vous ?
F. I. : Le merchandising est impératif pour nous. Quand on est en autoproduction, comme nous, ça couvre les trous financiers. Par exemple, nous sortons d'une tournée des Zénith dont le un coût était assez élevé car on voulait présenter un vrai spectacle. Malgré des scores de fréquentation très honorables, on y a laissé de l'argent que le merchandising est venu quasiment comblé.

MI : On parle aussi du live comme d'une bouée de sauvetage pour les artistes, face à la déliquescence du disque. Qu'en pensez-vous ?
F. I. : Nous faisons deux soirs de suite au Cosy, aux Francos, mais il faut bien se rendre compte qu'aucun autre grand festival français n'a voulu programmer Trust cet été. Ils préfèrent aligner 700 000 € pour se payer Coldplay à Arras, ou mettre 1,2 M€ pour avoir Bruce Springsteen aux Vieilles Charrues. Mais les festivals sont loin d'être ceux qui aident le plus les artistes français.
M. C. : Je suis tout à fait d'accord avec toi.

MI : Comment appréhendez-vous la nouvelle convention collective de l'édition phonographique, qui est censée améliorer la condition des artistes et musiciens ?
M. C. : Certains points seront difficilement applicables. Par exemple, dès qu'il s'agira faire payer les artistes dans le cadre de showcases, pour les petits labels indépendants, ce sera simplement impossible.
F. I. : Nous, dès que l'on a fait des showcases promo avec Trust, les musiciens ont toujours été payé, parce qu'ils donnaient de leur temps. A certains moments, il y a vraiment eu des abus avec ce genre de pratiques pour des concerts de promotion. Après, si l'on nous demande de rentrer dans un cadre pour faire trente-cinq heures, ça risque d'être compliqué, car on les fait en deux jours...
M. C. : Je n'ai pas en tête tous les dispositifs de la convention, mais il y a une mise en avant des musiciens accompagnant l'artiste principal. Ca, c'est intéressant car ils ont été trop souvent dévalorisés. Sur sa tournée, Anis a choisi de partager tous les arrangements scéniques avec ses musiciens, mais peu d'artistes le font.

MI : Le statut de l'intermittent, qu'en attendez-vous ?
A. HK : Je ne sais pas, mon dossier est en cours de traitement. Mais je pense néanmoins que s'il vient à disparaître, là, oui, ce sera le coup de grâce pour les artistes. Alors, c'est sûr, il y a des pays où il n'existe pas de statut équivalent. Mais au lieu de se dire que l'on est dans un pays plutôt bien réglementé à ce niveau-là, on est en train de se dire qu'il faudrait tout supprimer comme chez le voisin. L'intermittence, ça n'a pas été inventé pour rien !
F. I. : Le problème, c'est qu'il s'agit d'un très bon système au sein duquel il y a eu trop d'abus.
A. HK : Au contraire, je pense que ce n'est pas un bon système, techniquement parlant.
M. C. : Bien sûr, ce sont toutes les sociétés audiovisuelles qui en ont abusé. Je connais des gens qui ont été embauché sur de grosses émissions, pendant des années, comme intermittents, alors qu'il s'agissait d'un poste de permanent. Au-delà de cette pratique douteuse, c'est la non reconnaissance du statut de la personne qui est en cause, au détriment des gens qui travaillent vraiment par intermittence, entre la création et son exécution sur scène ou sur disque.

MI : Un petit mot de conclusion ? Plutôt optimiste ou pessimiste sur votre condition ?
A. HK : Je sépare mon cas personnel du reste du monde, car les artistes sont très différents entre eux. Depuis le début, ma démarche est de prendre une guitare, d'écrire une chanson, puis d'aller la chanter sur scène. Hé bien si on ne peut plus payer les musiciens pour un showcase, je chanterai seul ! Je suis dans une logique très pragmatique. L'enjeu est de s'attacher un public qui vous aime bien et qui vous suive longtemps. Pour le reste du monde, je n'ai pas encore fait la synthèse. Je dirai juste que si l'on pouvait modérer le dépouillage systématique des œuvres, ce serait une bonne chose.
B. B. : Comme je l'ai dit au départ, nous, on avance souillés sous un ciel limpide. Des situations, il y en a des meilleures mais aussi des pires. La notion de courage de la part des professionnels qui font vivre les artistes a tendance à se perdre. C'est dommage car il y a vraiment de la place pour tout le monde, et beaucoup à découvrir.
F. I. : Moi, j'ai de la chance de travailler avec des artistes qui ont déjà bâti leur carrière. On a plus la pression de vendre des disques et on le fait donc pour le plaisir. C'est un avantage. Après, ce qui est regrettable, c'est que je pensais gagner un peu d'argent à réinvestir sur d'autres groupes. Sauf que l'on y arrive plus. Je suis éditeur d'un jeune groupe, que je mets en première partie de Trust dès que c'est possible. Il faut bien voir qu'un groupe comme Trust faisait auparavant vivre dix jeunes groupes derrière lui. Aujourd'hui, quand on peut en développer un, c'est le maximum.
M. C. : C'est utopique, mais si l'on pouvait valoriser l'authenticité, ce serait idéal. Pour ma part, je pense que l'effort est à porter au niveau des médias.

Recueilli par Maud Philippe-Bert et Romain Berrod


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