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DÉBATS

Allons nous tous changer de métier ?

Allons nous tous changer de métier ? A l'heure d'une mutation sans pareil pour la filière musicale, les cartes sont rebattues et les métiers amenés à changer. Les maisons de disques, socle économique de la profession pendant longtemps, cherchent à diversifier leurs activités. Tandis que les managers, éditeurs et producteurs de spectacle sont davantage sollicités par les artistes. Quelle est la capacité d'adaptation de chacun à ces évolutions ? De nouveaux acteurs sont-ils amenés à prendre une place déterminante dans la filière musicale de demain ? Ce sont les questions auxquelles nous avons tenté de répondre dans le cadre du débat modéré par Musique Info pendant le Mama, en amont du Printemps de Bourges (cf. aussi p. 16). Autour de la table en notre compagnie, Emmanuel de Buretel (Because Music), Jean-Philippe Allard (Universal Music Publishing), Xavier Collin (WTPL), Alice Caron (manager de Bensé), Yannick Sauvignet (Concertandco.com), Pascal Bernardin (Encore Productions), Jean-Paul Bazin (Spedidam).

Musique Info : Pensez-vous que l'avenir de la filière soit dans la transversalité des métiers ?
Emmanuel de Buretel : Non je ne pense pas. Je pense qu'il faut regarder la musique de manière un peu macroéconomique. A partir du moment où l'industrie n'a ni histoire, ni recherche et développement, elle crève, comme n'importe quelle industrie. Les maisons de disques avaient oublié leur histoire et n'avaient pas d'outil de laboratoire et de R&D. Le laboratoire, ce n'est pas signer de jeunes artistes, c'est chercher quel va être le prochain support. A partir du moment où Philips a vendu sa maison de disques parce qu'elle avait inventé le copieur CD, c'était déjà le signe que le métier de maison de disques, au sens propre, était mort. Si l'on revient dans les années 50 ou 60, ce métier n'existait pas. Il était fait par les éditeurs de musique ou producteurs de spectacles, qui travaillaient ensemble. Il faut savoir qu'une société comme Island ou Virgin avaient des agences de concert. Tout cela s'est créé dans les années 70/80, de petits messieurs sont devenus très puissants et ont cru que les disques allaient se vendre dans les hypermarchés. Ils ont détruit tout le réseau des disquaires. Pour moi, il s'agit simplement de cycles.

M. I. : L'ambition, en vous tournant vers Corida, n'était donc pas de diversifier vos revenus ?
E. d. B. : Non, ça n'a rien à voir. Je travaillais pour une major au sein de laquelle une salle de concert s'est construite en 2002, et pour laquelle ils n'ont acquis la licence d'entrepreneur de spectacles qu'en 2009. La nature était là. Ce soir, à Bourges, joue Ben Harper. Son manager est le propriétaire de ATO, le label de Radiohead aux Etats-Unis. C'est un cheminement normal.

M. I. : Est-ce que cette diversification n'est pas salutaire pour de petits indépendants comme WTPL, dans une situation très critique pour le disque ?
Xavier Collin : Oui, quelque part. Mais je rejoins Emmanuel sur ce qu'il a dit concernant le travail de fond. Nous, nous investissons sur des projets, et l'on vient colmater des manques : de la scène, de l'image, de l'édition, de l'export, du management... Mais ça a toujours existé. Ce qui change, ce sont les partenaires. Si l'on a la confiance d'un artiste avec lequel on travaille, on va très loin, et les partenaires peuvent changer au cours de l'histoire.

M. I. : Peut-on tout faire et bien le faire ? La logique transversale n'est-elle pas de nature à desservir l'artiste plus qu'à le servir ?
X. C. : Je ne veux pas tout faire, je m'associe à beaucoup de partenaires. Mon cœur de métier, c'est l'édition. Mais j'ai été tourneur pendant 10 ans. Mes artistes ne sont pas tous chez le même tourneur. Je travaille avec plusieurs maisons de disques. Quand je sors moi-même un disque, c'est parce qu'on a pas trouvé de maison de disques. L'économie du projet est que l'album doit exister pour que l'artiste tourne et que l'histoire démarre. Il faut mettre une première pierre à l'édifice. C'est une solution, mais pas une volonté de tout faire.

M. I. : Jean-Philippe Allard, vous avez un profil très « maison de disques » et êtes aujourd'hui à la tête d'Universal Music Publishing. L'éditeur se substituant de plus en plus au producteur, pensez-vous que c'est la raison pour laquelle on est venu vous chercher ?
Jean-Philippe Allard : Je ne pense pas que l'on se substitue au producteur mais que l'on travaille davantage en collaboration. On est plus sollicité, c'est vrai, et parallèlement, il y a de moins en moins de monde dans les labels. Les compétences sont souvent les mêmes au niveau des directions artistiques. On se complète.

M. I. : Le métier d'éditeur a-t-il évolué ?
J.-Ph. A. : Je suis un très jeune éditeur. J'ai toutefois l'impression que ça a évolué. Nous sommes plus sollicités sur les aspects marketing, sur l'artistique, nous sommes plus proches des artistes et formons des équipes avec le manager, le label et le tourneur. Nous ne sommes pas là simplement pour gérer des droits, mais pour participer activement au développement de carrière.

M. I. : Le manager sollicite-t-il davantage l'éditeur aujourd'hui?
Alice Caron : On a toujours mis à contribution les éditeurs. Maintenant, étant donné l'état du marché, on les appelle davantage pour des choses qui relevaient des compétences des maisons de disques auparavant, notamment sur des dépenses qu'elles ne veulent plus faire parce qu'elles ne s'y retrouvent plus. On nous fait comprendre que l'éditeur gagne plus d'argent et qu'en conséquence, c'est à lui d'investir davantage.

M. I. : On voit aujourd'hui le manger prendre une part croissante dans l'économie de la musique, allant même jusqu'à produire son propre artiste. Allons-nous aller vers cela de plus en plus ?
A. C. : On va être obligé. Il y a peu de temps, j'ai découvert un groupe génial, qui a enregistré des démos dans une cave. Je ne pouvais présenter cela nulle part, j'ai donc investi pour les faire enregistrer en studio, pour essayer de trouver un partenaire plus solide ensuite. Aujourd'hui, le manager a quasiment une mission de petit éditeur, il est tout le temps sollicité pour des choses sur lesquelles on se reposait auparavant sur d'autres partenaires financiers, plus solides. Et puis les maisons de disques signant de moins en moins, fatalement on est obligé de faire seuls. Un peu comme les petits éditeurs auparavant.
Mais l'artiste doit lui aussi consentir à cet investissement. Il faut qu'il ait une part dans la production, dans l'édition, afin de lui donner plus de responsabilités, plutôt que de vouloir incessamment lui piquer tous ses droits. Il faut l'impliquer dans l'économie de son projet.

M.I. : A la Spedidam, comment appréhende-t-on ces évolutions ? Quelles sont les répercussions sur l'artiste-musicien ?
Jean-Paul Bazin : Ce que l'on voit apparaître, avec toutes les difficultés actuelles, est une tendance à spolier les artistes interprètes de leurs droits en leur faisant signer systématiquement des cessions de droits. Par ailleurs, sur toutes les plateformes de vente en ligne, on ne voit plus le nom des musiciens accompagnateurs quand on achète un fichier. L'artiste disparaît petit à petit de la conscience du public. Tout le monde parle en son nom mais on ne le voit pas beaucoup, il n'y en a d'ailleurs aucun à cette table. Nous pensons que ce n'est pas la bonne solution d'exclure une partie de ce métier en prenant ses droits et en pensant pouvoir gagner un peu d'argent sur son dos. Nous militons pour une identification des artistes sur tous les enregistrements, et pour une reconnaissance de leurs droits sur internet.
E. d. B. : Vous parlez des artistes ou des musiciens ?
J.-P. B. : Je parle des musiciens.
E. d. B. : Il ne faut pas confondre les deux.
J.-P. B. : Je l'ai bien précisé au début. Il y a deux types d'artistes : ceux qui sont en contrat d'exclusivité avec une maison de disques...
E. d. B. : Non, il y en a qui sont en autoproduction, et se diffusent sur internet sans faire figurer le nom des musiciens.
J.-P. B. : Ca, c'est un autre problème.
E. d. B. : Sur la plupart des disques il y a des pistes interactives où l'on fait figurer les paroles.
J.-P. B. : Il y a une tendance générale, et vous ne pouvez pas la nier.
E. d. B. : Ne confondons pas artistes et musiciens.
J.-P. B. : Un musicien n'est pas un artiste ?
E. d. B. : Si on va par là, le compositeur n'est pas non plus crédité sur les fichiers vendus sur internet.
J.-P. B. : Je le regrette également.
E. d. B. : Ce que je veux dire, c'est que ce fait ne relève pas des maisons de disques.

M. I. : Le métier de producteur de spectacles, qui connaît également des difficultés, est-il également amené à évoluer ?
Pascal Bernardin : J'ai démarré comme Virgin, en faisant de la vente par correspondance. En deux ans de VPC, j'ai commencé à bien comprendre à qui je vendais et à quel endroit. Du coup, j'ai organisé un grand festival en 1975, qui a réunit 36 000 personnes, et pour lequel j'ai vendu des billets dans toute la France. A partir de là, tout a commencé. J'ai créé une maison d'édition mais ça n'a jamais rien donné parce que je n'avais pas de passion, je n'en n'ai pas non plus pour la production phonographique. La seule chose qui m'intéresse, c'est la scène. Quand je vois le métier aujourd'hui, je suis content de constater qu'il y a des managers. La seule façon de préserver la créativité, c'est que l'artiste soit entouré d'une équipe : un manager, un éditeur, un producteur/tourneur et une maison de disques. Je suis totalement opposé au 360°.

M. I. : Quels sont vos avis respectifs sur ces fameux contrats360°?
X. C. : Le 360° ne peut pas fonctionner, c'est juste une histoire de bons partenaires aux bons endroits.
A. C. : Ca n'a d'avantage que pour les grosses majors de proposer de tels types de contrats. Les métiers de producteur de spectacles et producteur phonographique sont très différents. Je ne vois pas quelle structure peut se prévaloir de développer tous ces métiers et de le faire bien. Pour moi, c'est hors du temps.
P. B. : C'est à proposer aux artistes en fin de carrière, qui n'ont plus rien à prouver et qui veulent prendre le magot.
A. C. : Je pense qu'un artiste confirmé gagnera plus d'argent en refusant un contrat à 360 °.
P. B. : Cela dépend des offres.
J.-Ph. A. : C'est vrai que l'on entend beaucoup parler de ces contrats mais que l'on en voit très peu. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi on en parle autant, parce que ça n'existe pas vraiment, en fait... Je suis affilié à Universal et ce n'est pas pour autant que l'on propose systématiquement des contrats pour l'aspect phonographique lorsqu'on signe quelqu'un en édition. Mais je constate qu'il y a une attitude différente des artistes et leurs managers aujourd'hui, qui se disent que ça pourrait être bien de travailler avec les éditions d'Universal en même temps qu'avec l'un de leur label. Il est vrai que l'on peut être plus fort ensemble en période de crise, mais ce n'est pas à proprement parler ce que l'on peut appeler du 360°.
J.-P. B. : Ce type de contrats me parait voué à un avenir très court. C'est un réflexe qui tend à essayer de rentabiliser au maximum un investissement sur la production d'un artiste. Je crois que c'est une fausse piste qui restera très marginale.
E. d. B. : Je ne crois pas du tout que ce soit marginal. C'est un cycle économique. Il y a 50 ans, cela existait parce que les tournées étaient importantes et que les éditeurs avaient besoin de faire tourner quand le disque ne rapportait rien. Aujourd'hui, le disque est un outil marketing qui va de moins en moins rapporter d'argent et même en coûter de plus en plus. Un jeune artiste va soit trouver une maison de disques qui va s'octroyer son édition ; ou alors il va se lancer en autoproduction, en investissant Myspace. On va se retrouver avec des structures énormes qui vont vous imposer cela comme ils ont imposé d'autres faits. C'est vicieux quand tout cela se retrouve stipulé sur un seul contrat. Au contraire, je pense que ça ne l'est pas si l'on crée des outils complémentaires, comme des regroupements d'indépendants. La notion de crise économique dans la musique est terrible et fait disparaître les métiers petit à petit. Le fait que l'on sache qu'on ne gagne plus d'argent dans la musique fait que les jeunes préfèrent aller dans le jeu vidéo. Il faut des réactions ! Il faut garder les métiers séparés ! Les indépendants en Europe se comptent sur les doigts d'une main. En France, il y a une multitude de petits indépendants qui font du sacerdoce, mais des gros, qui parviennent à développer des artistes dans le monde entier, il n'y en a presque plus. On peut donc imaginer des regroupements de tourneurs et d'indépendants, cela serait logique et bien. Lorsque j'ai pris des parts dans Corida, c'était l'outil qui m'intéressait et qui me permettait de développer des synergies avec le label. Mais en aucune manière il n'est imposé contractuellement aux artistes de mon label de signer pour la scène chez Corida. S'ils viennent, comme Justice, c'est qu'ils l'ont décidé. Ce qui est sûr, c'est que ce type de contrats aura cours de plus en plus. C'est déjà ce qui est proposé chez Universal, non ?
J.-Ph. A. : Non, nous ne faisons pas de 360°.
E d. B. : Non, mais de récupérer des droits sur les concerts ou le merchandising ?
J.-Ph. A. : Non !
E d. B. : Mais si !
J.-Ph. A. : Mais non, déjà parce qu'on ne fait pas de production de spectacles !
E d. B. : Non, mais vous demandez bien des parts dessus quand même ? C'est une logique que tout le monde adopte aujourd'hui.
X. C. : Reverser des droits à quelqu'un qui ne les travaille absolument pas, c'est idiot. Nous par exemple, faisons un peu de gestion éditoriale sur certains projets atypiques, mais nous nous rendo,s compte que certains éditeurs perdent 70 % de leur revenus parce qu'ils ne s'occupent pas de leurs droits. Ils ont pris des droits à des auteurs ! Qu'ils ne fassent pas de chiffre d'affaires, peu importe, mais qu'ils en fassent perdre à des auteurs, c'est plus grave. Si on donne un pourcentage à un partenaire, on s'attend effectivement à ce qu'il s'investisse.
E. d. B. : Les indépendants qui ne sont pas du tout structurés pour percevoir du droit voisin, voilà un gros problème. Tout est plus sophistiqué et il y de moins en moins de monde pour le faire. Voilà pourquoi il est nécessaire de se regrouper.
J.-Ph. A. : Il est vrai que la complexité de la collecte des droits est une véritable problématique, notamment du fait des différentes manières dont est exploitée la musique aujourd'hui, entre la téléphonie et le digital. La Sacem, sur la dernière répartition, a fait - 69 % sur le digital. Ceci pour illustrer le fait qu'ils ont encore du mal à percevoir à ce niveau là.
E. d. B. : La notion de support de musique a changé. Nous allons vers un support totalement numérique où la conception du métier va changer et où le travail de l'éditeur et du percepteur de droit va être vital.
J.-Ph. A. : C'est vital, mais les solutions arrivent lentement. Et la base de notre métier est de trouver de nouveaux artistes et de les développer le plus longtemps possible. En cela, non, nous n'allons pas changer de métier.
Yannick Sauvignet : Vous abordez la problématique de la gestion de droits, de deals à 360°. Je me suis lancé il y a huit ans, avec le site Concert & co, dans la retransmission de concerts en direct. Ce n'est ni plus ni moins qu'une télévision un peu évoluée, mondiale et numérique. Dès le début, nous nous sommes heurtés à de nombreux professionnels, depuis les éditeurs jusqu'aux tourneurs, qui freinaient des quatre fers. On avait 5 ou 6 interlocuteurs différents qui avaient autant de visions et de réponses différentes, ce qui posait problème. Relativement au 360°, donc, d'accord pour un encadrement général, une espèce de « super coordinateur », qui encadre la relation entre l'artiste et ses différents intervenants.

M. I. : Dans le cadre de retransmissions de concerts justement, est-ce toujours compliqué de réunir toutes les autorisations nécessaires ?
Y. S. : On commence à avoir un peu plus de facilités. Nous n'avons jamais eu de soucis avec les artistes autoproduits, ni avec les petits indépendants. Les gens avec qui j'ai le plus de discussions sur la possibilité de faire du webcasting -véritable rémunération nouvelle pour l'artiste- ce sont ceux qui ont des deals à 360° avec des artistes assez connus, ou bien des artistes en développement qui voient dans ce type de nouveaux mécanismes un support de promotion efficace.

M. I. : D'où viennent les blocages avec les autres artistes ?
Y. S. : Parfois nous avons quatre contacts, il est donc difficile de savoir qui gère quoi et qui détient quel droit. Je reviens sur ce que disait Emmanuel de Buretel plus tôt, sur la nécessité des producteurs de spectacle vivant d'être impliqués dans ces supports numériques. Cela me semble vital. Aujourd'hui nous avons besoin de l'autorisation des tourneurs, de l'organisateur de l'évènement dans un contrat de captation d'évènement.
P. B. : Le problème est que le producteur de spectacle dans la législation actuelle n'a pas de moyen légal pour contrôler ces droits là. Les maisons de disques parfois ne nous demandent pas les autorisations, des DVD seront produits sans que le producteur de spectacle ne soit intéressé. Tous les droits sont reconnus sauf celui du producteur qui n'a pas de droits sur la prestation qu'il a organisée. Je trouve cela aberrant.
Y. S. : Je vous confirme que c'est aberrant car vous êtes à l'origine de la création. Même si il y a des droits, notamment liés à l'enregistrement sonore, je pense que c'est le rôle de maisons telles que la SCPP ou la SPPF de prendre le relais des maisons de disques là-dessus.
E. d. B : Non, pas là-dessus. Il n'y a pas de licence légale là-dessus. Mais je pense qu'aujourd'hui majors et indépendants sont plus souples sur ce thème. Le producteur de Johnny Hallyday avait des points sur le DVD, il y a longtemps. Cela a donc existé, mais il est vrai que les maisons de disques ont été contre pendant un moment. Quand il y a de multiples intervenants, il convient d'avoir une personne commune, qui peut être le manager par exemple, ou la maison de disques.
Mais ce qui me semble très important de dire aujourd'hui, c'est que nous avons un véritable problème concernant internet. Nous arrivons à une sorte de stalinisation par les socialistes ou poujadisme par la droite de l'histoire internet. Nous nous retrouvons dans le cadre de la FM en 81 où tout le monde criait dans la rue « vive la FM ! » et où nous nous sommes retrouvés avec NRJ. Aujourd'hui, on est en train de dire « pauvre petit internaute qui copie ». Mais il faut garder à l'esprit que Google, Youtube ou Myspace sont des multinationales géantes ! Ils se baffrent du principe de la notion d'hébergeur ou d'UGC !
Ce métier a changé parce que l'Etat nous a lâché. L'Europe et la France, qui était le pays du copyright, nous ont lâchés. Cela a commencé quand les américains ont mis le copyright à 90 ans et que ces crétins d'européens sont restés à 50 ans. Là déjà, on a pris un coup dans la figure, et j'ai eu honte. C'est encore la honte quand je nous vois là, à nous poser des questions et que personne ne dit rien sur ce qu'il se passe ! Nous allons nous retrouver avec une seule maison de disques, plus de production française, plus d'aides aux artistes.

M. I. : C'est ça l'avenir de la musique selon vous ?
E. D : Absolument c'est cela et c'est le plus dangereux selon moi. Aujourd'hui, on se fout de notre gueule, y compris les journalistes, car on ne veut pas regarder le problème en face. Il y a cinquante modèles économiques qui font que les artistes sont payés. Deezer paye, Dailymotion paye. Mais Youtube ne paye pas et personne ne dit rien. Sur Myspace, j'ai trente millions d'écoutes sur Justice, je n'ai pas reçu un centime. Vous trouvez cela normal ?
Y. S : Des gens comme Google ou Myspace ne paient pas alors que lorsque nous, nous avons commencé, on nous a appelés en nous disant voilà, c'est mille euros par mois !
E. d. B : Parce qu'on est dans une situation où l'Europe est lamentable et où l'Etat français est lamentable. Les ministères de la Culture qui se sont succédés ont été lamentables. Je condamne aujourd'hui l'hébergeur qui est un média. Et puis cela complique les choses quand même parce que les radios pointent le bout de leur nez en ne comprenant pas pourquoi elles, on leur demande de payer ? Parce qu'on avait créé un modèle économique viable avec les médias, quand même !

Dans la salle : Mais il y a tout de même des contrats signés avec Myspace ?
E. d. B : Myspace paie Sony, Warner et Universal. Ils ne parlent même pas aux indépendants. Quant à Youtube...Vous voulez savoir l'histoire sur Youtube ? Juste avant que Google n'achète Youtube, Youtube a filé des parts à trois majors. Ensuite, quand Google a racheté Youtube ils ont filé des centaines de millions aux trois majors en leur faisant signer un contrat qui arrive aujourd'hui à expiration, c'est pour cela que les discussions reviennent sur la table !

Hervé Rony, dg du Snep : Emmanuel de Buretel a la qualité de faire croire qu'à part lui personne ne s'émeut des sujets qu'il évoque. Le Snep, l'Upfi, la SCPP, etc. se préoccupent des services web 2.0 puisque c'est de cela dont on parle.
E. d. B : Non, je parlais juste de Youtube.
H. R. : Non, tu parles du problème avec les services 2.0 et ce problème existe. Je trouve que c'est un peu violent de dire que personne n'a rien fait depuis 10 ans. Là en revanche où tu as raison, et où il faut que nous bougions, c'est sur le statut d'hébergeur qui permet de se camoufler, là tu as totalement raison. Pour être précis, il faudrait modifier la directive sur le commerce électronique et la responsabilité des différents intermédiaires. Ce que personne n'a le courage de faire, il faut bien le direk, car ce serait comme tirer sur la maille de laine d'un pull, cela va tout fiche parterre et on ne sait pas sur quoi on peut tomber. Compte tenu du fait que les telcos sont beaucoup plus puissants que nous tous, cela implique un débat difficile à Bruxelles sur la remise en cause de ce qui existe.
E. d. B : Dis moi juste, Hervé, si les trois majors avaient des parts dans Youtube ?
H. R. : Oui, bien sur, mais on peut faire plein d'histoires là-dessus, je ne pense pas que l'on puisse dire simplement que les responsables de tous les maux soient toujours les mêmes.
E. d. B : Je n'ai pas dit ça, je dis juste qu'il est devenu très difficile pour des indépendants de s'en sortir aujourd'hui.

M. I. : Depuis la salle : Je suis surpris qu'autour de la table il n'y ait pas de distributeur ? Quel est l'avenir de ce métier ? Des acteurs comme Believe, agrégateur, qui aujourd'hui ont une activité qui se rapproche de plus en plus de celle des labels, ne sont ils pas des acteurs clé ?
E. d. B : Je suis distributeur, moi ! En numérique, nous distribuons tout seuls et dans le monde entier. Aujourd'hui, un label indépendant n'a pas besoin d'agrégateur, à partir du moment où il a des artistes un petit peu excitants pour iTunes.
X. C. : Nous avons une taille plus petite que celle de Because mais nous dealons nous aussi en direct. Le distributeur est aujourd'hui plus une notion qui touche au physique, qui nous sert pour débuter un projet. Le but du jeu est qu'un projet soit distribué physiquement pour obtenir des aides ou pour faire tourner un artiste. C'est encore un critère ancien qui existe toujours. Aujourd'hui, on ne reconnaît pas une sortie numérique mondiale comme une sortie commerciale comme on l'entend sur du physique. Du coup, on ne met pas les mécanismes en place : les médias par exemple ne parleront pas d'un projet qui ne sort qu'en numérique. On ne parle pas de tournée non plus, quand on ne sort qu'en numérique. A mon avis, le vrai débat est là : le physique se casse la gueule, on continue à le maintenir en vie de façon artificielle parce que les vieux mécanismes persistent et ça n'est pas une bonne chose...

M. I. : Vous êtes en train de dire qu'à terme, le métier de distributeur va disparaître ?
X. C. : Le distributeur physique, oui.
M.I : Peut être même le distributeur numérique, étant donné que vous dites que vous faites tout tout seuls...
E. d. B : Aujourd'hui, iTunes est numéro un des magasins aux Etats-Unis et numéro deux en Angleterre. Vous avez de la chance quand vous êtes un indépendant français de pouvoir appuyer sur un bouton et d'avoir le titre qui passe sur iTunes, qui peut être vendu dans le monde entier. Justice, c'est 50% des ventes aux Etats-Unis sur le numérique.
X. C. : L'année dernière nous avons placé des titres dans une série américaine, l'effet s'est vu immédiatement sur les ventes en téléchargement. Les fans de la série sont allés mettre sur le site de la série le nom du titre, un lien vers le Myspace, un autre vers iTunes pour télécharger le titre...Pour moi, cela est vraiment significatif d'une évolution.

M. I ; : Alice, pensez-vous qu'il reste important que les projets de vos artistes sortent également en physique ?
A. C. : Comme le disait Xavier, on a besoin d'une sortie physique pour les subventions, les concerts, etc. La place en magasins est d'un autre côté de plus en plus réduite et je pense donc que les ventes vont se faire de plus en plus en numérique.
E. D. : Je pense pour ma part que le digital va être fondamental, notamment dans la perception de la musique. Les radios du web vont être très importantes. La télé interactive sur le net, idem. Je conseille à tous mes artistes, même s'ils sont petits, de faire leur propre télé ou leur propre radio, car cela est toujours bien d'écouter ce que les artistes eux-mêmes écoutent, plutôt que de le lire. Je crois énormément à l'objet. La musique doit s'enfoncer dans la technologie pour passer un cap, et arriver vers l'objet. Cette rondelle de plastique, on va la broyer parce qu'elle est affreuse, et on va aller vers quelque chose de beau, qui pourra être du bois, du coquillage... Et cela, on ne l'achètera pas à des millions d'exemplaires, mais peut être que 10 000 personnes, contre 3 millions avant, achèteront. Il faut passer ce cap là. Il y a des artistes qui ont des univers créatifs, qui font qu'on a envie de connaître cela et j'y crois.
Je pense aussi que le fait de pouvoir vendre sa musique directement après un spectacle est une autre formule extrêmement importante.

M. I. : Depuis la salle : comment se fait il que les majors du disque ne font pas du lobbying pour interpeller les FAI ?
E. d. B : Je crois que la musique a toujours souffert d'être un « sous art » par rapport au cinéma, notamment. On aide le cinéma depuis 50 ans, on commence tout juste à aider la musique. Il y a donc un vrai problème politique. La musique va bien quand il y a de bons ministres, et de bonnes lois. On se retrouve aujourd'hui avec de mauvais ministres, et des gens pas très concernés. La loi Création et internet n'est pas magnifique car elle s'en prend encore à la personne qui télécharge et pas l'hébergeur, mais c'est quand même un petit plus qui nous permettra de gagner nos procès contre Youtube. Il faut savoir que beaucoup de producteurs perdent leurs procès contre Youtube, parce que nous avons beaucoup moins d'argent que ces gens là pour les gagner. Nous sommes tous responsables de cette situation, notamment car nous n'avons pas su anticiper.

H. R. : Il ne faut pas être schizophrènes. Soit on attend une intervention de l'Etat déterminante sur l'organisation de nos métiers, soit on ne l'attend pas. Si on l'attend, il me semble qu'il y a deux choses fondamentales. Si on est partisan du droit exclusif des producteurs, on ne peut pas admettre la licence globale sur internet, on ne peut pas admettre la forfaitisation. Si on ne l'admet pas, on est forcément dans une logique un tant soit peu contraignante et répressive, il n'y a pas de mystère. D'où l'Hadopi. Sinon on est totalement contradictoire. Il faut donc faire de la pédagogie. Il faut aussi, si on est pro répression, aller à Bruxelles et exiger une réforme du statut de l'hébergeur. Si on est contre, on passe du côté de la licence globale.

X. C. : On est en train de mettre en place un système qui va favoriser les ventes numériques via les plateformes légales mais il n'y en a aucune qui prend la parole pour communiquer dans ce sens là. C'est-à-dire qu'elles ne communiquent pas sur leur offre légale. Elles ne le font que sur les appareils qui permettent d'écouter cette musique légale. Je trouve que grâce au numérique, on a donné de la valeur marchande à quelque chose d'immatériel, une chanson, et je trouve cela bien. C'est mieux que de donner de la valeur à un bout de plastique. Parce que quand les gens achètent un Cd, ils ne comprennent pas pourquoi ce bout de plastique coûte cher. Mais moi je leur donne le bout de plastique ! Ca n'est pas l'objet qui coûte cher, c'est tous les gens qui ont travaillé pour que cette musique existe, que l'on rémunère. Et ça, ça n'est pas toujours mis en valeur.

M. I. : Je crois que le discours que tiennent les plateforme est qu'elles n'ont pas les moyens d'investir en marketing car la vente d'un fichier ne leur rapporte qu'un ou deux centimes.
X. C. : Oui mais il n'y a pas de risques !

M. I. : Il y a tout de même des coûts de développement.
E. d. B: Je ne suis pas sur que la vente de la musique titre par titre soit l'avenir. Il y aura des millions de possibilités d'utiliser la musique demain, des milliers de modèles, c'est pour cela que j'ai parfois l'impression de piloter une Formule 1. Cela demande donc d'être créatif, et d'être vigilant car les modèles économiques sont de plus en plus compliqués. C'est pour cela que c'est excitant, aussi.
Mettez-vous en face de Myspace, Google et Youtube, ils ont des années d'avance sur ces modèles économiques. Alors les indépendants essaient de se regrouper, ils ont créé Merlin, une association d'indépendants européens qui essaie d'apporter un peu d'intelligence et un peu d'expérience. Notre métier va changer à partir du moment où on aura rattrapé note retard technologique. Ce retard vient du fait que les gens qui faisaient ce métier ont pris du retard en matière de recherche et développement. Les majors ne sont plus du tout tournées vers les nouvelles technologies. C'est à la fois un malheur car nous devons, nous petites structures, investir, mais c'est aussi une bonne chose car nous sommes plus curieux et nous n'avons pas leur lourdeur dûe au fait d'avoir à rendre des comptes tous les mois et à licencier des gens tous les mois.

Recueilli par Maud Philippe-Bert et Romain Berrod. Photos Christian Ravel.


Vos réactions

  • marie a écrit le 04/03/2010 à 19:22 :

    • bonjour je me nome marie jaimerai trop sortir mon single si chu prise sa me ferai un grand plaisir merci a biento jespere

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