Une licence radicale
La licence légale prônée par la mission Zelnik provoque des remous au sein du secteur musical, plus particulièrement auprès des éditeurs phonographiques, dont la plupart se battent bec et ongles pour préserver leur droit exclusif d'autoriser sur Internet. Nous proposons ici une mise en perspective de cette proposition, en nous appuyant sur quelques résultats d'une étude sur l'économie de la musique numérique en cours de finalisation, résultat de près d'un an d'investigation auprès des professionnels et experts du secteur. La licence légale appliquée aux services de streaming et de téléchargement à la carte s'attaque notamment à deux questions que nous voulons ici discuter :
· Les déséquilibres dans la répartition des revenus engendrés par le passage au numérique
· Un modèle économique potentiellement plus équilibré pour les services, le risque actuel étant de voir le secteur se structurer autour d'entreprises utilisant la musique comme produit d'appel.
Les créateurs s'en plaignent depuis un certain temps : le passage au numérique a entraîné une distorsion dans la répartition des revenus entre les ayants droit de la filière. Selon nos calculs en effet, la part de la marge variable des éditeurs phonographiques dans le prix d'un album aurait augmenté au minimum de 30% entre la vente en CD et celle en téléchargement, tandis que la part de l'artiste ou du label en licence baissait de 10% à 20% environ. Cet écart n'est pas tant dû au taux de royautés réel (abattements déduits) des artistes, qui n'a pas forcément pâti du passage au numérique, qu'à la baisse des coûts de distribution numérique pour l'éditeur phonographique, au moins pour ceux générant le plus de ventes en ligne. Dans un marché numérique plus développé, le déséquilibre serait encore plus marqué, la part des coûts fixes des éditeurs phonographiques s'en trouvant diluée.
Les chaînes de valeur que nous avons établies montrent que cette perte relative de revenu des artistes se retrouve également dans les services permettant une consommation de musique en abondance (streaming, téléchargement illimité, etc.) même en ne tenant pas compte des avances perçues par les maisons de disques.
Mais si les maisons de disques sont favorisées en pourcentage, elles subissent le passage au numérique en termes de revenu généré, le prix de vente d'un album en numérique étant plus bas qu'en physique. Dans un monde 100% numérique, la baisse du nombre de ventes nécessaires pour rentabiliser un album ne serait que de 11% à 27% par rapport à la situation actuelle, selon les critères de projection. A supposer que le marché physique continue à décliner, il faudrait donc un marché numérique sans commune mesure avec celui d'aujourd'hui pour soutenir l'investissement des maisons de disques, même avec la diversification des sources de revenus et la montée en puissance des droits voisins en cours.
Tout le but de la mission Zelnik est justement de libérer cette croissance. Parmi bien des remarques, elle a pointé du doigt les avances versées par les plateformes musicales aux maisons de disques pour obtenir leur catalogue. En valeur, ces avances sont essentiellement versées aux majors et à notre connaissance encore trop rarement redistribuées aux artistes pour leur partie non recoupée. Leur rôle est loi d'être négligeable puisque, selon nos estimations, elles ont pu représenter de l'ordre de 40% de la croissance du marché numérique en 2008.
Au-delà des déséquilibres qu'elles causent dans la filière, les avances présentent un risque structurel pour le secteur. Elles créent une barrière à l'entrée qui pourrait à terme laisser le commerce de détail de musique enregistrée autour de quelques sociétés au fort pouvoir économique, pour lesquelles la musique ne sera pas nécessairement fondamentale.
Des avances en relation avec les coûts techniques de mise à disposition du catalogue des maisons de disques semblent en revanche pertinentes, mais elles se compteraient alors en dizaines de milliers d'euros maximum.
Le marché numérique souffre avant tout de la faiblesse de son volume. Des modèles économiques jusqu'ici non vertueux pourraient devenir bénéficiaires avec un volume de marché raisonnablement supérieur. Une plateforme de téléchargement à la carte nous a ainsi confié qu'elle atteindrait la rentabilité en multipliant par 1,5 son chiffre d'affaires.
Les ayants droit doivent-ils s'adapter ? Selon nos estimations, le même résultat peut être atteint en diminuant le coût d'acquisition des œuvres de 11% et les nouvelles grilles tarifaires portées par iTunes et Amazon vont justement dans ce sens. La baisse de la TVA de 19,6% à 5,5% serait également une autre forme de solution au problème, mais l'accueil de Bruxelles à cette demande ne semble pas acquis...
Pour les services de streaming, il est vrai que le modèle financé par la publicité est presque intrinsèquement déficitaire aux conditions actuelles du marché. Sans avance ni minimum à l'acte, Deezer serait rentable ou proche de l'être aujourd'hui, mais elle reverserait une rémunération faible aux ayants droit.
Le système de licence légale proposé par la mission Zelnik est une manière radicale de résoudre un certain nombre des problèmes évoqués ici pour permettre à un marché numérique équilibré de se développer. Il peut toutefois paraître prématuré, avec un marché du téléchargement et du streaming en croissance et des mesures de type Hadopi destinées à le soutenir.
Pour le streaming, en particulier, la question de la licence légale est cruciale, car il pourrait s'agir de la forme dominante de consommation de musique à moyen terme. L'évolution générale des technologies tend en effet vers une utilisation de contenus stockés sur le réseau via des appareils connectés en permanence. A terme, streaming et téléchargement pourraient ne plus faire qu'un, et ce sont plus les fonctionnalités associées à l'accès à la musique qui détermineront son prix.
Un rééquilibrage du secteur s'impose, il se fait peu à peu aujourd'hui par la pression des acteurs qui en ont les moyens (iTunes et Amazon par exemple). Que cela soit par le biais d'une licence légale ou non, il faudra calibrer soigneusement les accords pour préserver une capacité d'investissement du secteur sur les artistes en développement. Il faudra également veiller à ce qu'une population croissante d'artistes producteurs soit en mesure de récupérer leur dû au titre de leur double casquette.
Nous espérons que l'étude que nous finalisons - dont nous n'avons pu ici mentionner que quelques résultats épars - pourra apporter sa pierre au débat, tout comme le blog sur la valeur de la musique www.lavaleurdelamusique.com) que nous lançons en parallèle.
Aymeric Pichevin, Man Media
Vos réactions
-
nyc12 a écrit le 14/01/2010 à 16:26 :
-
bon article, quand sort l'etude? je vais aller voir le blog...
- Signaler un abus
-
-
bbk a écrit le 14/01/2010 à 15:02 :
-
Pour une fois qu'une tribune publiée par MIH ne jette pas l'opprobre sur "ces salauds de services internet", et essaye de rapprocher les deux opposants.... (hormis les papiers de P. Astor bien sûr). Curieux de connaitre l'étude definitive et chiffrée !
- Signaler un abus
-
-
terrain_hostile a écrit le 13/01/2010 à 18:55 :
-
je crains que cette étude ne soit un peu imbuvable.
- Signaler un abus
-




ADELE
ADELE
SHAKIRA
ADELE
MULTI INTERPRETES






















