ANALYSES - DÉCRYPTAGE
Au-delà de l’exceptionnelle carrière d’entertainer pop qu’elle représente, la discographie de Michael Jackson a inventé des recettes devenues incontournables pour le développement artistique et marketing en maison de disques. Au coeur de cette épopée jonchée de records, aucun album n’aura bouleversé la donne autant que Thriller, charnière artistique pour le chanteur, sommet commercial définitif pour l’industrie. Comme un parfum de mystère.
L
a disparition du King Of Pop le 25 juin dernier n’y aura rien changé. Paru le 30 novembre 1982, Thriller est et restera le disque de tous les records. Écoulé à plus de 150 millions d’exemplaires à travers le monde (2,5 millions en France), ce sixième album solo de Michael Jackson pulvérisait, dès l’annonce de son décès, de nouveaux records : parmi les quelque 110 000 disques du chanteur écoulés aux États-Unis dès le lendemain, on dénombre en effet 44 000 exemplaires du seul album Thriller, qui truste au passage le sommet des ventes numérique chez les vendeurs en ligne les plus importants. En France, l’onde de choc a provoqué un engouement similaire dans un marché pourtant morose : les ventes de disques cumulées des huit références de Jackson ont atteint 110 000 unités entre le 29 juin et le 5 juillet. Et si la compilation Number Ones affiche à elle seule le score solide de 20 500 unités vendues, loin devant Dangerous, Off The Wall et Bad qui ne dépassent pas la barre des 7 000 ventes, c’est encore Thriller qui, comme aux États-Unis, occupe le sommet, totalisant 59 000 exemplaires.
N°1 immédiats
L’histoire de cet album à la destinée inédite commence dès la sortie du précédent, Off the wall. En 1979, ce cinquième album solo de Jackson, récompensé par quatre Grammy Awards, annonçait déjà quelques-unes des recettes qui allaient porter Thriller vers le sommet. « Si vous étiez un artiste noir à l’époque, commentait Ron Weisner, co-manager de Jackson, au magazine Billboard, vous étiez automatiquement placé dans la catégorie black music. Notre attitude a été de dire : ‘‘Laissez le public choisir, ne présentez pas Jackson sur le seul marché de la black music’’ ». Dès 1979, le management du futur King of Pop décide ainsi de travailler les radios R n’B et pop dans un seul et même élan. Une démarche inédite dans l’industrie américaine qui fera notamment de Don’t Stop ‘Til You Get Enough et Rock With You des n°1 immédiats, installant durablement Jackson dans la paysage radiomusical.
Beat it !
Pourtant, en dépit des six millions d’exemplaires écoulés, Off the wall fait aussi naître chez Jackson une frustration qui va servir de détonateur à l’écriture de Thriller. Olivier Cachin, biographe de Michael Jackson, commente : « Michael saisit parfaitement le message que lui renvoie le succès d’Off the wall. Et ce message est : ‘‘Tu fais du
R n’B, c’est très bien, donc tu es un noir, donc tu parles à un public spécialisé’’. Du coup, au lieu de se dire ‘‘Super, j’ai gagné quatre Grammy Awards’’, il est fou de rage, et dit à son producteur : ‘‘Avec mon prochain album, ils vont voir qui je suis. Je vais avoir toutes les récompenses possibles’’ ». Furieux qu’Off the wall ne soit pas un sujet de couverture valable pour un magazine comme Rolling Stone, se jugeant sous-estimé par l’industrie du disque, Jackson va décupler son niveau d’exigence artistique et inventer son chef d’œuvre.
Le travail sur Thriller débute dès le mois de décembre 1981, lorsque Quincy Jones, déjà producteur d’Off The Wall emmène Jackson enregistrer The Girl Is Mine, avec Paul McCartney. À l’été 82, le duo Jackson-Jones enregistre plusieurs chansons écrites par le King Of Pop lui-même : Beat It, Bille Jean et Wanna Be Startin’ Somethin’. L’objectif de Quincy Jones est de maintenir, voire d’approfondir l’esprit d’ouverture initié sur le précédent album, créant un parfait équilibre entre R n’B, pop, disco, funk et balades. « My Sharona de The Knack était n°1 à l’époque, et la disco marchait très fort, confiera plus tard Quincy Jones. Nous devions trouver une voie pour transcender tout ça ». Ne négligeant aucun public, l’équipe fait aussi rentrer le rock dans sa potion, convoquant des musiciens du groupe Toto (Steve et Jeff Porcaro), ainsi que le ponte de la 6-cordes du moment, Eddie Van Halen, qui fait grincer sa guitare sur le coup de maître Beat It. Cette capacité à synthétiser de larges influences pour les rendre comestibles au grand public révèle parfaitement l’éthique pop de Michael Jackson. Mais même si ses visées sont artistiques, et que le projet ne se pense pas en termes marketing dans l’esprit de Jackson, c’est aussi la présence de Quincy Jones qui canalise ces aspirations complexes. Ce qui inspire à Olivier Cachin un étonnant parallèle avec l’album Catch a fire de Bob Marley, autre cross-over réussi : « Ces deux disques présentent au public blanc une musique jusque-là spécialisée, donc incompréhensible : le funk dans le cas de Jackson, la musique des Jamaïcains qui parlent en patois dans le cas de Marley. Et dans les deux cas, il y a un producteur qui réfléchit : Quincy Jones pour l’un, Chris Blackwell pour l’autre. Pour Thriller, Quincy a besoin de ce morceau rock qui va être l’accroche, qui va parler à un public qui, jusque-là, n’a rien à faire de cette musique de Noir. Avec Beat It, on ne parle plus aux amateurs des Jacksons 5, mais aux autres ».
La barrière noire et blanche est d’ailleurs allègrement franchie lorsqu’après d’âpres discussions, le simple Billie Jean débarque en rotation sur la chaîne américaine MTV, chaîne des Eagles et des Rolling Stones qui refusait de passer, quelques temps plus tôt, le Superfreak du héraut noir Rick James. Sur les ondes, les singles The girl is mine, Billie Jean ou Beat It, confirment l’intuition du producteur : l’album atteint les dix millions fin 1983. Durant deux ans, Thriller reste dans les classements, se maintenant pendant 37 semaines consécutives n°1 du classement Billboard. Meilleure vente d’albums aux États-Unis en 83 et 84, il s’écoule durant ces deux années à plus de 25 millions d’exemplaires.
Multi-singles
Si cet album demeure unique dans l’histoire de l’industrie musicale, c’est aussi par le biais de la révolution des outils marketing développés pour le propulser au top. Parmi ces formules qui ont considérablement pesé sur le fonctionnement futur de l’industrie, c’est tout d’abord la méthode utilisée pour la sortie du disque qui innove. Face au succès d’Off The Wall, la question d’une sortie internationale simultanée se pose sérieusement, car l’import aurait pu desservir les filiales locales en cas de succès planétaire immédiat, avec un dollar assez bas. Mais après s’être assuré que CBS pouvait fabriquer et distribuer l’album partout sur le globe, Epic opte pour une sortie mondiale. La période d’exploitation de Thriller pose également de nouveaux jalons en la matière : alors que la durée d’exploitation moyenne d’un disque oscille alors entre six mois et un an, les soins apportés à l’album dureront, eux, plus de deux ans ! La partie n’était pas gagnée d’avance, pourtant. Lorsqu’en 1983 Michael Jackson évoque son intention de tourner le clip de Thriller, c’est à un mur d’incompréhension qu’il se heurte. Alors que le disque est sorti depuis un an et que ses scores de ventes, approchant les dix millions d’exemplaires, dépassent toutes les espérances, il paraît inutile, voire illogique, aux responsables de CBS d’embrayer sur un nouveau clip. Pourquoi ? Pour aller où, puisque Thriller est déjà au sommet ? « Ce que CBS ne voit pas, c’est que ce clip qui défie les plannings d’exploitation classiques va relancer l’album vers des sommets inégalés à ce jour », analyse Olivier Cachin. Tiré par sept singles (sur un total de neuf titres), soit deux fois plus que d’habitude, le disque continue d’enchaîner les records. Une nouvelle recette est née, qui sera utilisée de nombreuses fois par la suite pour exploiter des blockbusters. Dès 1984, Columbia décidera d’extraire également sept singles de Born In The USA de Bruce Springsteen, qui occuperont chacun le Billboard Hot 100. Warner n’en choisira pas moins de cinq pour le Purple Rain de Prince, tandis que Mercury en tirera sept du Hysteria de Def Leppard. Comme Thriller, chacun de ces trois albums a dépassé les 10 millions d’exemplaires vendus aux États-Unis…
Révolution par l’image
Bien que sujet à caution dès son origine, le clip de Thriller constitue lui aussi une petite révolution. Le réalisateur John Landis, (choisi par Michael Jackson en raison de son penchant pour les films d’angoisses, Le loup-garou de Londres (1981), l’ayant fortement marqué), transforme les vidéo-clips rudimentaires de l’époque en un mini-film de 14 minutes, mettant en scène un storytelling complexe, des chorégraphies et des effets spéciaux travaillés. À l’époque des scopitones, clips en play-back joués dans des décors cheaps, le choix de Jackson de dépenser un million de dollars pour un clip et de faire appel à un homme de cinéma est une démarche inédite, qui propulse le vidéo-clip dans une nouvelle ère : « Thriller a marqué le début du clip moderne, estime Philippe Gautier, réalisateur de près de 150 clips (Rita Mitsouko, Eurythmics, Téléphone, Etienne Daho…). Avant, il y avait des scopitones, mais pas de film pour faire la promotion d’une musique. Et quand on écoute le disque, on se souvient obligatoirement des images. C’est le signe des grands clips, et la raison pour laquelle, à mon avis, le succès de l’album est intimement lié à celui du clip. ». Diffusé en avant-première au cinéma puis en boucle sur MTV qui en acquiert un temps l’exclusivité, le séisme Thriller, qui relance de plus belles les ventes de l’album, ne s’arrête pas ici. Devant l’engouement du public, des producteurs de VHS, un produit technologique encore peu répandu, insistent pour le distribuer. Compilant à la hâte le mini-film avec une trentaine de minutes d’images bigarées, le projet bâtard voit le jour sous le nom de The making of Thriller et se vend à la tonne. « Thriller a considérablement modifié l’importance du clip, de l’image, mais aussi son rôle en tant qu’outil promotionnel, ajoute Olivier Cachin. La commercialisation des clips n’existait pas, il n’y avait même pas assez de clips pour faire une compilation et, surtout, il ne venait à l’idée de personne de vendre en magasins un clip que tout le monde avait déjà vu. Avec Thriller, tout change, et cela ouvre la porte à la commercialisation des clips, des concerts filmés... ».
Dans les étoiles
Disque de tous les records, des chiffres de ventes faramineux jusqu’au taux de royalties de près de 2 dollars par album que Jackson parvient à renégocier au cours des années 80, Thriller possède pourtant une part de mystère que ni le marketing, ni une quelconque analyse musicologique ne parviendront à expliquer. Malgré les théories qui tentent depuis près de 30 années de percer les mécanismes de ce succès impérial, il reste, à la base de ce bouillonnement artistique, les fantasmes, les paranoïas, les danses électriques et le dessein musical d’un surhomme encore enfant qui rêvait de se transformer en monstre le temps d’un clip. C’est ça, le moteur de Thriller, bien plus que le marketing, comme l’insinuait l’an dernier le producteur Quincy Jones :
« Tous ceux qui vous diront que le succès de Thriller est du à ceci, ou à cela vous disent n’importe quoi. Nous avons enregistré Thriller en 8 semaines, nous n’avions pas le temps d’analyser la recette du succès. C’est la conjonction des étoiles, le bon disque au bon moment par la bonne personne ». On n’a plus qu’à réécouter. Humblement. n
THOMAS BLONDEAU ET ROMAIN BERROD
Encadré
Michael Jackson et l’édition musicale
« Un homme d’affaires perspicace ». C’est, notamment, en ces termes que Martin Bandier, grand patron des éditions Sony/ATV, a salué la mémoire du King Of Pop, quelques jours après sa disparition. Homme d’affaires perspicace, il le fut en effet en 1985 en achetant pour 47,5 M$ la société d’édition musicale ATV Music, qui compte des milliers de titres, dont ceux des Beatles, au terme d’une compétition acharnée qui dura dix mois. Ses problèmes financiers l’obligèrent, dix ans plus tard, à fusionner ATV avec Sony Music Publishing pour 95 M$, soit le double du montant d’acquisition initial. Puis à mettre, en 2001, la moitié de ses actifs restant dans ATV en garantie afin obtenir un prêt bancaire de 200 M$. L’acquisition du prestigieux catalogue était toutefois « affective et non patrimo-niale », estime Nicolas Galibert, président de Sony/ATV France. L’investissement person-nel de Jackson au sein de la joint-venture était réel. « Il assistait régulièrement aux conseils d’administration, de chez lui, en conference call, poursuit N. Galibert. Il suivait les affaires de près, notamment lorsque Sony/ATV a procédé à l’acquisition des catalogues Lieber & Stoller et Famous. » La disparition du King Of Pop permettra-t-elle à Sony, qui doit naturellement disposer d’une option d’achat privilégiée, de mettre la main sur les actifs restant du catalogue ATV ? Tout dépendra de l’étendue de la dette et des actifs à liquider pour rembourser les créanciers, mais l’éventualité semble hautement probable. Ce rachat n’inclurait toutefois pas le propre catalogue d’auteur-compositeur de Jackson, édité par une autre de ses sociétés, MiJack, et administré par Warner Chappell. R. B.
Si Thriller m'était compté...
L
a disparition du King Of Pop le 25 juin dernier n’y aura rien changé. Paru le 30 novembre 1982, Thriller est et restera le disque de tous les records. Écoulé à plus de 150 millions d’exemplaires à travers le monde (2,5 millions en France), ce sixième album solo de Michael Jackson pulvérisait, dès l’annonce de son décès, de nouveaux records : parmi les quelque 110 000 disques du chanteur écoulés aux États-Unis dès le lendemain, on dénombre en effet 44 000 exemplaires du seul album Thriller, qui truste au passage le sommet des ventes numérique chez les vendeurs en ligne les plus importants. En France, l’onde de choc a provoqué un engouement similaire dans un marché pourtant morose : les ventes de disques cumulées des huit références de Jackson ont atteint 110 000 unités entre le 29 juin et le 5 juillet. Et si la compilation Number Ones affiche à elle seule le score solide de 20 500 unités vendues, loin devant Dangerous, Off The Wall et Bad qui ne dépassent pas la barre des 7 000 ventes, c’est encore Thriller qui, comme aux États-Unis, occupe le sommet, totalisant 59 000 exemplaires.
N°1 immédiats
L’histoire de cet album à la destinée inédite commence dès la sortie du précédent, Off the wall. En 1979, ce cinquième album solo de Jackson, récompensé par quatre Grammy Awards, annonçait déjà quelques-unes des recettes qui allaient porter Thriller vers le sommet. « Si vous étiez un artiste noir à l’époque, commentait Ron Weisner, co-manager de Jackson, au magazine Billboard, vous étiez automatiquement placé dans la catégorie black music. Notre attitude a été de dire : ‘‘Laissez le public choisir, ne présentez pas Jackson sur le seul marché de la black music’’ ». Dès 1979, le management du futur King of Pop décide ainsi de travailler les radios R n’B et pop dans un seul et même élan. Une démarche inédite dans l’industrie américaine qui fera notamment de Don’t Stop ‘Til You Get Enough et Rock With You des n°1 immédiats, installant durablement Jackson dans la paysage radiomusical.
Beat it !
Pourtant, en dépit des six millions d’exemplaires écoulés, Off the wall fait aussi naître chez Jackson une frustration qui va servir de détonateur à l’écriture de Thriller. Olivier Cachin, biographe de Michael Jackson, commente : « Michael saisit parfaitement le message que lui renvoie le succès d’Off the wall. Et ce message est : ‘‘Tu fais du
R n’B, c’est très bien, donc tu es un noir, donc tu parles à un public spécialisé’’. Du coup, au lieu de se dire ‘‘Super, j’ai gagné quatre Grammy Awards’’, il est fou de rage, et dit à son producteur : ‘‘Avec mon prochain album, ils vont voir qui je suis. Je vais avoir toutes les récompenses possibles’’ ». Furieux qu’Off the wall ne soit pas un sujet de couverture valable pour un magazine comme Rolling Stone, se jugeant sous-estimé par l’industrie du disque, Jackson va décupler son niveau d’exigence artistique et inventer son chef d’œuvre.
Le travail sur Thriller débute dès le mois de décembre 1981, lorsque Quincy Jones, déjà producteur d’Off The Wall emmène Jackson enregistrer The Girl Is Mine, avec Paul McCartney. À l’été 82, le duo Jackson-Jones enregistre plusieurs chansons écrites par le King Of Pop lui-même : Beat It, Bille Jean et Wanna Be Startin’ Somethin’. L’objectif de Quincy Jones est de maintenir, voire d’approfondir l’esprit d’ouverture initié sur le précédent album, créant un parfait équilibre entre R n’B, pop, disco, funk et balades. « My Sharona de The Knack était n°1 à l’époque, et la disco marchait très fort, confiera plus tard Quincy Jones. Nous devions trouver une voie pour transcender tout ça ». Ne négligeant aucun public, l’équipe fait aussi rentrer le rock dans sa potion, convoquant des musiciens du groupe Toto (Steve et Jeff Porcaro), ainsi que le ponte de la 6-cordes du moment, Eddie Van Halen, qui fait grincer sa guitare sur le coup de maître Beat It. Cette capacité à synthétiser de larges influences pour les rendre comestibles au grand public révèle parfaitement l’éthique pop de Michael Jackson. Mais même si ses visées sont artistiques, et que le projet ne se pense pas en termes marketing dans l’esprit de Jackson, c’est aussi la présence de Quincy Jones qui canalise ces aspirations complexes. Ce qui inspire à Olivier Cachin un étonnant parallèle avec l’album Catch a fire de Bob Marley, autre cross-over réussi : « Ces deux disques présentent au public blanc une musique jusque-là spécialisée, donc incompréhensible : le funk dans le cas de Jackson, la musique des Jamaïcains qui parlent en patois dans le cas de Marley. Et dans les deux cas, il y a un producteur qui réfléchit : Quincy Jones pour l’un, Chris Blackwell pour l’autre. Pour Thriller, Quincy a besoin de ce morceau rock qui va être l’accroche, qui va parler à un public qui, jusque-là, n’a rien à faire de cette musique de Noir. Avec Beat It, on ne parle plus aux amateurs des Jacksons 5, mais aux autres ».
La barrière noire et blanche est d’ailleurs allègrement franchie lorsqu’après d’âpres discussions, le simple Billie Jean débarque en rotation sur la chaîne américaine MTV, chaîne des Eagles et des Rolling Stones qui refusait de passer, quelques temps plus tôt, le Superfreak du héraut noir Rick James. Sur les ondes, les singles The girl is mine, Billie Jean ou Beat It, confirment l’intuition du producteur : l’album atteint les dix millions fin 1983. Durant deux ans, Thriller reste dans les classements, se maintenant pendant 37 semaines consécutives n°1 du classement Billboard. Meilleure vente d’albums aux États-Unis en 83 et 84, il s’écoule durant ces deux années à plus de 25 millions d’exemplaires.
Multi-singles
Si cet album demeure unique dans l’histoire de l’industrie musicale, c’est aussi par le biais de la révolution des outils marketing développés pour le propulser au top. Parmi ces formules qui ont considérablement pesé sur le fonctionnement futur de l’industrie, c’est tout d’abord la méthode utilisée pour la sortie du disque qui innove. Face au succès d’Off The Wall, la question d’une sortie internationale simultanée se pose sérieusement, car l’import aurait pu desservir les filiales locales en cas de succès planétaire immédiat, avec un dollar assez bas. Mais après s’être assuré que CBS pouvait fabriquer et distribuer l’album partout sur le globe, Epic opte pour une sortie mondiale. La période d’exploitation de Thriller pose également de nouveaux jalons en la matière : alors que la durée d’exploitation moyenne d’un disque oscille alors entre six mois et un an, les soins apportés à l’album dureront, eux, plus de deux ans ! La partie n’était pas gagnée d’avance, pourtant. Lorsqu’en 1983 Michael Jackson évoque son intention de tourner le clip de Thriller, c’est à un mur d’incompréhension qu’il se heurte. Alors que le disque est sorti depuis un an et que ses scores de ventes, approchant les dix millions d’exemplaires, dépassent toutes les espérances, il paraît inutile, voire illogique, aux responsables de CBS d’embrayer sur un nouveau clip. Pourquoi ? Pour aller où, puisque Thriller est déjà au sommet ? « Ce que CBS ne voit pas, c’est que ce clip qui défie les plannings d’exploitation classiques va relancer l’album vers des sommets inégalés à ce jour », analyse Olivier Cachin. Tiré par sept singles (sur un total de neuf titres), soit deux fois plus que d’habitude, le disque continue d’enchaîner les records. Une nouvelle recette est née, qui sera utilisée de nombreuses fois par la suite pour exploiter des blockbusters. Dès 1984, Columbia décidera d’extraire également sept singles de Born In The USA de Bruce Springsteen, qui occuperont chacun le Billboard Hot 100. Warner n’en choisira pas moins de cinq pour le Purple Rain de Prince, tandis que Mercury en tirera sept du Hysteria de Def Leppard. Comme Thriller, chacun de ces trois albums a dépassé les 10 millions d’exemplaires vendus aux États-Unis…
Révolution par l’image
Bien que sujet à caution dès son origine, le clip de Thriller constitue lui aussi une petite révolution. Le réalisateur John Landis, (choisi par Michael Jackson en raison de son penchant pour les films d’angoisses, Le loup-garou de Londres (1981), l’ayant fortement marqué), transforme les vidéo-clips rudimentaires de l’époque en un mini-film de 14 minutes, mettant en scène un storytelling complexe, des chorégraphies et des effets spéciaux travaillés. À l’époque des scopitones, clips en play-back joués dans des décors cheaps, le choix de Jackson de dépenser un million de dollars pour un clip et de faire appel à un homme de cinéma est une démarche inédite, qui propulse le vidéo-clip dans une nouvelle ère : « Thriller a marqué le début du clip moderne, estime Philippe Gautier, réalisateur de près de 150 clips (Rita Mitsouko, Eurythmics, Téléphone, Etienne Daho…). Avant, il y avait des scopitones, mais pas de film pour faire la promotion d’une musique. Et quand on écoute le disque, on se souvient obligatoirement des images. C’est le signe des grands clips, et la raison pour laquelle, à mon avis, le succès de l’album est intimement lié à celui du clip. ». Diffusé en avant-première au cinéma puis en boucle sur MTV qui en acquiert un temps l’exclusivité, le séisme Thriller, qui relance de plus belles les ventes de l’album, ne s’arrête pas ici. Devant l’engouement du public, des producteurs de VHS, un produit technologique encore peu répandu, insistent pour le distribuer. Compilant à la hâte le mini-film avec une trentaine de minutes d’images bigarées, le projet bâtard voit le jour sous le nom de The making of Thriller et se vend à la tonne. « Thriller a considérablement modifié l’importance du clip, de l’image, mais aussi son rôle en tant qu’outil promotionnel, ajoute Olivier Cachin. La commercialisation des clips n’existait pas, il n’y avait même pas assez de clips pour faire une compilation et, surtout, il ne venait à l’idée de personne de vendre en magasins un clip que tout le monde avait déjà vu. Avec Thriller, tout change, et cela ouvre la porte à la commercialisation des clips, des concerts filmés... ».
Dans les étoiles
Disque de tous les records, des chiffres de ventes faramineux jusqu’au taux de royalties de près de 2 dollars par album que Jackson parvient à renégocier au cours des années 80, Thriller possède pourtant une part de mystère que ni le marketing, ni une quelconque analyse musicologique ne parviendront à expliquer. Malgré les théories qui tentent depuis près de 30 années de percer les mécanismes de ce succès impérial, il reste, à la base de ce bouillonnement artistique, les fantasmes, les paranoïas, les danses électriques et le dessein musical d’un surhomme encore enfant qui rêvait de se transformer en monstre le temps d’un clip. C’est ça, le moteur de Thriller, bien plus que le marketing, comme l’insinuait l’an dernier le producteur Quincy Jones :
« Tous ceux qui vous diront que le succès de Thriller est du à ceci, ou à cela vous disent n’importe quoi. Nous avons enregistré Thriller en 8 semaines, nous n’avions pas le temps d’analyser la recette du succès. C’est la conjonction des étoiles, le bon disque au bon moment par la bonne personne ». On n’a plus qu’à réécouter. Humblement. n
THOMAS BLONDEAU ET ROMAIN BERROD
Encadré
Michael Jackson et l’édition musicale
« Un homme d’affaires perspicace ». C’est, notamment, en ces termes que Martin Bandier, grand patron des éditions Sony/ATV, a salué la mémoire du King Of Pop, quelques jours après sa disparition. Homme d’affaires perspicace, il le fut en effet en 1985 en achetant pour 47,5 M$ la société d’édition musicale ATV Music, qui compte des milliers de titres, dont ceux des Beatles, au terme d’une compétition acharnée qui dura dix mois. Ses problèmes financiers l’obligèrent, dix ans plus tard, à fusionner ATV avec Sony Music Publishing pour 95 M$, soit le double du montant d’acquisition initial. Puis à mettre, en 2001, la moitié de ses actifs restant dans ATV en garantie afin obtenir un prêt bancaire de 200 M$. L’acquisition du prestigieux catalogue était toutefois « affective et non patrimo-niale », estime Nicolas Galibert, président de Sony/ATV France. L’investissement person-nel de Jackson au sein de la joint-venture était réel. « Il assistait régulièrement aux conseils d’administration, de chez lui, en conference call, poursuit N. Galibert. Il suivait les affaires de près, notamment lorsque Sony/ATV a procédé à l’acquisition des catalogues Lieber & Stoller et Famous. » La disparition du King Of Pop permettra-t-elle à Sony, qui doit naturellement disposer d’une option d’achat privilégiée, de mettre la main sur les actifs restant du catalogue ATV ? Tout dépendra de l’étendue de la dette et des actifs à liquider pour rembourser les créanciers, mais l’éventualité semble hautement probable. Ce rachat n’inclurait toutefois pas le propre catalogue d’auteur-compositeur de Jackson, édité par une autre de ses sociétés, MiJack, et administré par Warner Chappell. R. B.



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